- Les Etats-Unis s’ouvrent à un nouvel horizon, le Pacifique
Les Etats-Unis, nés d’une rupture avec l’Angleterre et donc avec l’Europe, ont longtemps hésité entre un lien atlantique, et plus précisément encore britannique et une expansion tournée vers l’ouest et vers un monde nouveau. D’une expansion continentale, les EU sont passés à une expansion vers l’Asie, au travers du Pacifique, prolongement naturel de sa frontière.
Alors qu’il est relativement aisé, au début du XIXe s., de définir le monde européen ou encore l’hémisphère occidental, le monde pacifique est plus difficilement identifiable.
L’océan Pacifique dans lequel les Américains s’aventurent dès la fin du XVIIIe s. est globalement connu, grâce aux grandes expéditions européennes de ce siècle, notamment celles de Bougainville et surtout de Cook, connues aux EU grâce à un ancien compagnon de Cook, John Leydard, mais affronter le Pacifique reste encore une aventure risquée.
Cet océan sépare deux mondes qui s’ignorent : à l’est, la façade américaine sur laquelle les EU vont progressivement s’imposer directement ou indirectement tout au long du siècle, au détriment des Britanniques, des Espagnols et des Russes. A l’ouest, l’Asie où la pénétration européenne est encore marginale, sauf en Indonésie, aux mains des Hollandais et les Philippines, aux mains des Espagnols, dépend d’empires trop solides pour que les Européens puissent espérer y établir une domination coloniale, ni même d’y imposer une ouverture des échanges. Les relations commerciales, là où elles existent sont confinées dans un seul port. La seule exception est la Malaisie, où les sultans favorisent le libre-échange.
Le Japon, pays de 26 à 27 M d’habitants est complètement fermé aux étrangers depuis 1641. La Chine est une superpuissance qui a atteint son apogée dans la deuxième moitié du XVIIIe s. Si le début du XIXe s. laisse déjà voir quelques signes de déclin, paupérisation, troubles intérieurs, corruption, despotisme, intolérance, stagnation intellectuelle… la Chine est encore trop forte pour qu’on ose la défier. Les premiers Américains arrivés en Chine en 1784 doivent se plier aux règles du commerce extérieur dont les règles ont été fixées bien avant : les échanges sont concentrés dans un seul port, Canton (Guangzhou), où les Occidentaux n’ont pas accès à la ville mais sont cantonnés de novembre à mars seulement, sur 300 m de quais situés en aval. Le reste de l’année, ils doivent se replier sur la presqu’ile de Macao, tenue par les Portugais. Les échanges ne sont pas libres, mais doivent s’effectuer par l’intermédiaire d’une compagnie à monopole de marchands chinois, le Cohong. Les prix sont donc grevés par les intermédiaires et la corruption. Toutefois, la Chine attire car elle offre des marchandises qu’on ne peut trouver nulle part ailleurs, notamment le thé, qu’elle ne cherche pas à exporter, le pays ayant renoncé depuis le XVe s. à toute aventure maritime au long cours.
Entre l’Amérique et l’Asie, on trouve une poussière d’îles, habitées par les populations mélanésiennes, micronésiennes ou polynésiennes, qui ne font pas partie de l’économie internationale, pas plus que l’immense Australie, dont les Britanniques ont pris possession en 1788 pour en faire un bagne. Il n’y pas encore d’unité intégrée du Pacifique au début du siècle.
L’arrivée des Américains contribue à faire changer cette situation. C’est l’ancien compagnon de Cook, John Leydard, qui, en 1783, lorsqu’il publie le récit de la troisième expédition de celui-ci, souligne le premier l’intérêt pour les EU d’accéder à la côte occidentale du continent afin de développer un commerce fructueux avec les pays de la zone pacifique : en 1784, grâce à l’appui de Jefferson, qui a acheté la Louisiane et financé l’expédition de Lewis et Clark, persuadé de la nécessité d’intégrer les terres occidentales dans le territoire national, il persuade un groupe de commerçants de financer une première expédition en Chine. Dans les années qui suivent, ce commerce va très vite prendre de l’ampleur.
1. Le Pacifique est au XIXe s. pour les EU un espace de commerce de plus en plus intéressant.
a. Dans la première moitié du siècle, le commerce américain dans la zone Pacifique est polarisé par le marché chinois.
Dans la première moitié du siècle, le Pacifique ne pèse pas encore grand-chose dans le commerce extérieur américain : 7,8% des importations en moyenne pour la période 1821-1867 et 4,2% en moyenne pour les exportations, le trend est croissant mais de façon peu significative. Les échanges des EU avec la zone Pacifique dans la première moitié du siècle augmentent régulièrement de, en moyenne, 4,1% par an en volume pour les achats, de 4,4% pour les ventes. Les EU sont constamment déficitaires avec cette zone : ils y vendent en moyenne deux fois moins qu’ils y achètent, mais le taux de couverture de leurs importations par leurs exportations s’améliore progressivement.
Les négociants américains se rendent en Indonésie pour y acheter des épices et du café, dont les EU sont grands consommateurs, ainsi que du sucre et de l’étain. Ils fréquentent les Philippines espagnoles pour y acquérir du sucre mais surtout du chanvre, indispensable pour la fabrication des câbles et cordes de marine : à la veille de la guerre de Sécession, le chanvre de Manille représente environ 10% des importations américaines de l’aire pacifique. L’Australie reste quasiment inexistante dans les échanges avec les EU avant 1850 et marginale après cette date, malgré sa progression. Il ne faut pas oublier non plus, dans le cadre du commerce pacifique des EU, la place qu’y tiennent les pays américains riverains de cet océan[1].
Durant la première moitié du siècle, la Chine est au centre des échanges entre les EU et l’aire Pacifique, même si la prédominance chinoise s’érode progressivement à partir des années 1820, lorsque s’ouvre le marché latino-américain des Etats récemment émancipés de la tutelle espagnole. La Chine représente en moyenne 64% des importations américaines de l’aire pacifique (il ne passera pas en-dessous de 50% avant 1857), mais seulement 27% des exportations. La Chine constitue donc un problème commercial pour les EU car c’est avec elle qu’ils cumulent les plus gros déficits commerciaux.
La raison est essentiellement la demande en thé aux EU, boisson devenue à la mode au XVIIIe s. dans le sillage de l’Angleterre. Après l’indépendance, les EU entendaient bien se passer de l’intermédiaire britannique pour se procurer les précieuses feuilles : les navires américains qui accostent en Chine dès 1784 pour y acheter du thé sont aussi un symbole de l’émancipation vis à vis de l’ancienne puissance coloniale. Les négociants yankees sont de plus en plus nombreux à se rendre en Chine (il n’y a pas de compagnie à monopole) : 23 navires en moyenne entre 1784 et 1833, accostent à Canton chaque année. Entre 1821 et 1867, le thé représente en moyenne 66% de la valeur des importations américaines en provenance de Chine et 41% des importations américaines de la zone pacifique. Si les négociants yankees réexportent une partie de leur cargaison vers l’Europe, le thé acheté en Chine est en très grande partie destiné au marché intérieur, stimulé par la croissance démographique, la baisse du prix du thé et la hausse des revenus moyens des ménages américains.
Les autres produits importés de Chine sont essentiellement des produits industriels :
– la porcelaine, spécialement ornée pour le marché américain avec des thèmes empruntés à la symbolique républicaine du nouvel Etat.
– les cotonnades chinoises, connues sous le nom de nankins, en vogue jusque dans les années 1830, avant d’être remplacées par les productions américaines de Nouvelle Angleterre, en plein essor.
– les soieries, malgré la concurrence lyonnaise, plus adaptée aux goûts des consommateurs américains.
Les EU n’ont pas grand-chose à vendre aux Chinois dans cette première moitié du siècle, pour compenser leurs achats de thé :
– le ginseng américain, prisé pour ses qualités aphrodisiaques, mais dont le marché reste limité…
– à partir des années 1830, des cotonnades américaines, écrues ou imprimées : à la veille de la guerre de Sécession, la Chine absorbe près de 4M de $ de tissus américains.
– l’opium : les négociants américains servirent d’abord d’intermédiaires dans la contrebande d’opium britannique dans le port de Canton, puis certains eurent idée d’aller s‘approvisionner directement en opium en Méditerranée et monopolisent ce marché, juteux, bien qu’infime au regard de l’opium des Indes britanniques, jusqu’en 1833.
Faute de marchandises, les échanges doivent être soldés en espèce et la ponction opérée sur les espèces américaines est préoccupante ; toutefois, à partir de 1828 les échanges de la Chine avec la GB deviennent déficitaires (importations d’opium des Indes britanniques) et les EU peuvent régler leurs achats avec des lettres de change tirés sur les banques anglaises où leur crédit est important. Ce système triangulaire permet d’éviter aux dollars en argent américains d’aller se perdre dans l’Empire chinois.
Mais aussi, faute de marchandises produites sur le marché américain, les négociants de Nouvelle-Angleterre, qui contrôlent le trafic avec la Chine, se tournent vers une activité d’intermédiaires sur certains produits du Pacifique dont les Chinois sont grands consommateurs.
b. Dès les années 1870, le Japon devance la Chine dans les échanges américains avec la zone Pacifique, de plus en plus importants.
A partir du dernier tiers du XIXe s., l’état des techniques permet de donner une nouvelle ampleur au commerce pacifique des EU : la navigation à vapeur et le télégraphe favorisent l’intensification des échanges et donc l’intégration commerciale de cet espace.
Les importations comme les exportations commencent, à la fin de la décennie 1860, et jusqu’à la 2GM, à augmenter à un rythme élevé de plus de 5% par an en moyenne pour les importations et de plus de 6% par an pour les exportations : il y a donc une accélération des échanges avec le Pacifique par rapport à la période antérieure à la guerre de Sécession. Les tendances observées précédemment restent cependant les mêmes : les EU sont toujours déficitaires dans leurs échanges commerciaux avec les pays du Pacifique, même si le taux de couverture s’améliore lentement. Les pays du pacifique sont donc à la fois un marché et une source d’approvisionnement importants pour les EU, et si l’Europe ou le Canada restent les principaux partenaires, la part des pays du Pacifique ne cesse d’augmenter : de 9% des importations américaines en 1870, le Pacifique passe à 1/3 à la veille de la 2GM ; de 4% à 20% pour les exportations.
Parmi les partenaires commerciaux, le fait majeur reste le recul de la Chine qui cède sa place centrale au Japon qui vient de s’ouvrir avec le début de l’ère Meiji en 1868 : à la fin du siècle, les EU ont plus d’intérêts communs avec le Japon qu’avec la Chine. De plus, la place de la Chine – comme d’ailleurs de l’Amérique latine et de l’Océanie- est aussi grignotée par les Indes néerlandaises, la Malaisie et les Philippines, qui, avec le Japon constituent dès les années 1890 la principale source d’approvisionnements des EU dans le Pacifique.
Il faut toutefois noter que le commerce extérieur dans cette période, et même au-delà, jusqu’à la 2GM, joue un rôle de plus en plus réduit dans le produit national américain, tourné vers le marché intérieur.
D’ailleurs les EU protègent leur marché intérieur par des taxes douanières élevées, là encore jusqu’à la 2GM[2], mais les produits de la région pacifique n’entrent guère en concurrence avec les intérêts des industriels ou des agriculteurs américains. La zone intertropicale fournit en effet des produits végétaux (café, thé, cacao, bananes, épices, soie, coprah, caoutchouc, fibres) ou minéraux (nitrates, étain) absents du sol américain (pour des raisons naturelles ou de rentabilité insuffisante) ou produits en quantité insuffisante pour les besoins (sucre, laine, cuivre, soieries, porcelaines). C’est la raison de la croissance des importations de cette zone.
Dans leurs relations commerciales avec les EU, les pays du Pacifique se concentrent sur un ou deux produits dominants, ce manque de diversité étant le signe du sous-développement de la région : nitrates du Chili, café de Colombie, cacao de l’Equateur, étain de Malaisie, chanvre des Philippines, laine d’Australie… Même le Japon, au début du XXe s. encore, fait 70% de ses exportations avec les EU sur deux produits, la soie et le thé.
Le thé, premier produit d’importation dans la première moitié du siècle, perd sa place : il a été détrôné par le café dans les habitudes alimentaires des Américains, peut-être sous l’effet d’un changement ethnique dans l’immigration : davantage d’Allemands, de Scandinaves et d’Italiens amateurs de café… De plus, le thé de Chine n’est plus au goût des consommateurs, qui préfèrent le thé japonais.
La première place est prise par la soie brute (qui n’acquiert cependant pas l’hégémonie qui avait été celle du thé) : cela correspond à la volonté des EU de s’affranchir de la dépendance vis-à-vis de l’Europe pour les soieries. Des droits de douane très élevés sur les soieries européennes permettent de créer une industrie américaine répondant à une demande croissante d’une population au niveau de vie croissant : en 1914, seulement 10% des soieries consommées aux EU sont importées. Mais l’élevage du vers à soie n’ayant jamais pu être implantée aux EU, il faut importer la matière première d’Asie. A partir de 1885, la soie brute dépasse le thé dans les importations venues du Japon.
Le sucre occupe la seconde place des importations en provenance de l’aire pacifique : jusqu’en 1900, la production nationale ne répond qu’à 10 ou 15% des besoins. Si les principales zones d’approvisionnement sont Cuba et l’Europe, dans le dernier quart du siècle, Hawaï, protégé par le traité de réciprocité de 1876, est bien placée pour fournir l’Ouest américain. Il s’agit là encore un des éléments qui préparent une prise en main de l’archipel.
Les EU proposent à leurs partenaires commerciaux de l’aire pacifique des produits diversifiés : la part des produits bruts y est faible, même, avant la 1GM, le coton brut exporté vers le Japon qui se dote d’une industrie textile. Les produits exportés sont des produits manufacturés pour l’essentiel : les cotonnades exportées vers la Chine, malgré le manque d’empressement des industriels américains (marchandises mal emballées, pas de respect des délais, annulations, pas de politique commerciale ni d’intérêt porté aux goûts de la clientèle) plus préoccupés de leur marché national que du marché étranger, manque d’empressement qui leur vaudra la perte du marché chinois après la 1GM ; le pétrole raffiné, dont les prix chutent entre 1859 et les années 1880, représente en 1890 un quart des exportations vers le Pacifique, monopolisées par la Standard Oil jusqu’à la fin du siècle et l’émergence de la concurrence étrangère (russe et néerlandaise avec la Royal Dutch) ; les produits métallurgiques et mécaniques envoyés vers les pays les plus avancés (Japon, Australie).
c. Les négociants américains sont les principaux agents de la présence des EU dans l’aire pacifique.
Les activités commerciales sont les seules qui retiennent l’attention des hommes d’affaires et entrepreneurs américains dans cette première partie du siècle : en effet, la propriété du sol est très difficile à obtenir, tant en Amérique latine où il faut être citoyen et catholique qu’en Asie, impénétrable. Seul le régime hawaïen libéralise progressivement le régime d’appropriation du sol pour encourager le développement de plantations de canne à sucre : en 1846 une nouvelle législation foncière permet l’essor des premières plantations sucrières qui exportent vers la côte ouest des EU : le mécanisme est enclenché qui va aboutir un demi-siècle plus tard à l’annexion d’Hawaï.
Les Américains que l’on trouve dans le Pacifique sont donc le plus souvent au service d’activités commerciales : des milliers de marins anonymes mais aussi des capitaines-négociants issus de milieux plus ou moins privilégiés et qui ont fait plus ou moins fortune dans ces activités risquées mais lucratives, comme Robert Bennet Forbes.
Robert Bennet Forbes (1804-1889)
Neveu des plus riches marchands américains dans le commerce avec Canton, les Perkins, il commence à 13 ans comme marin et vogue vers la Chine où il s’initie au commerce du thé et des soieries, puis il retourne en Chine où il fait fructifier un petit pécule confié par ses oncles. Il devient officier, capitaine dès 1824, son salaire augmente et il mène des opérations commerciales dans tout le Pacifique. Il achète son propre bateau, profite de la contrebande d’opium entre Smyrne et la Chine. Devenu riche, il prend sa retraite de marin à 28 ans, se marie et vit paisiblement à Boston. Mais la crise de 1837 le ruine et il décide de repartir en Chine pour se « refaire » : il devient chef de l’entrepôt de Canton pour la maison de négoce Russell & Co pendant la guerre de l’opium, refusant d’abandonner Canton : il y est aussi intermédiaire pour les négociants anglais jusqu’à la mise en place du blocus en 1840. A la tête d’un joli magot, il rentre à Boston d’où il mène ses affaires avec l’Extrême-Orient. En 1849, il retourne gérer la maison Russell & Co à canton pendant presque 2 ans puis dit définitivement adieu au Pacifique.
Les capitaines confient la gestion de leurs affaires à Canton à des agences spécialisées, telles que Russell & Co, la plus prestigieuses de toutes, ou Augustine Heard & Co : intermédiaires entre leurs clients de la côté est et les Chinois, elles offrent, grâce à leur conne connaissance de la Chine, leurs relations avec les autorités locales, des informations sur les prix, des conseils sur la rentabilité des opérations, elles achètent et vendent les marchandises, se chargent des transports maritimes, faisant au passage des bénéfices énormes : le neveu des Perkins John Cushing arrivé à Canton en 1803 se retire en 1828 millionnaire…
Après l’ouverture de la Chine en 1842, ils diversifient leurs activités de commissionnaires à l’armement maritime, l’assurance, la banque, les changes…² Les négociants chinois eux-mêmes s’adressent à ces maisons qui permettent de soustraire leurs capitaux aux exactions des mandarins et d’investir aux EU.
La fin du Cohong après la 1ère guerre de l’opium rend toutefois de plus en plus ces intermédiaires américains qui ne parlent pas le chinois et ne voyagent pas à l’intérieur du pays : les négociants préfèrent s’adresser à des intermédiaires chinois. De plus, la révolution des transports et des communications (avec l’installation d’une ligne de télégraphique entre l’Occident et Hong Kong en 1871, par exemple) crée de la concurrence : les petits courtiers sont nombreux qui mettent un terme au monopole des échanges par ces grandes compagnies. Heard fait faillite en 1875, Russell en 1891.
d. La marine marchande est, jusqu’à la guerre de Sécession, l’instrument de la domination maritime américaine dans le Pacifique.
La première moitié du XIXe s., jusqu’à la guerre de Sécession, est aussi l’âge d’or de la marine marchande américaine : les EU ont les meilleurs marins, les capitaines les plus expérimentés, les constructeurs de voiliers les plus compétents. Ainsi, les échanges entre les EU et les pays de l’aire pacifique sont réalisés aux ¾ par des navires américains en 1850. De plus, les navires américains assurent le transport entre différents pays de la zone : ils amènent des coolies chinois au Pérou et livrent du thé à Londres.
Le Pacifique est alors le champ d’expérimentation des progrès de la marine à voile : le tonnage moyen des bateaux ne cesse d’augmenter : entre 300 et 400 tonneaux[3] pour les navires vers la Chine avant 1840 ; 850 tonneaux à la veille de la guerre de Sécession. De plus en plus gros, les bateaux vont aussi de plus en plus vite : on organise même des paris sur des courses entre clippers. Au milieu du siècle, les navires mettent environ 125 à 130 jours pour parcourir la distance entre NY et San Francisco via le cap Horn, mais le capitaine Josiah P. Creesy, à bord du Flying Cloud, bat en 1851 le record de 89 jours et 21 heures. Il bat son propre record de 13 heures en 1854, record de nouveau battu par John E. Williams au commandement de l’Andrew Jackson en 1860. Toutefois ces rapides clippers se délabrent rapidement et finissent souvent leurs jours dans le transport du guano. La marine à voile marchande américaine commence à décliner dans les années 1850 et la guerre de Sécession comme la révolution technique de la construction de navires en fer lui portent le coup de grâce. Les Américains en effet manquent la révolution technique du fer et de la vapeur dans la construction navale : si les armateurs américains seraient intéressés par l’achat de navires de qualité à bon marché pour survivre à la concurrence qui les oppose à leurs rivaux britanniques, norvégiens ou allemands, la sidérurgie et les chantiers navals produisent trop cher. Le choix du gouvernement fédéral de protéger leur marché condamne la marine marchande américaine au déclin : les négociants américains affrètent souvent des navires britanniques, pour bénéficier des meilleures conditions de fret. Comme au même moment a lieu aussi le déclin de la pêche à la baleine, durant les dernières décennies du XIXe s., les bateaux américains se font rares dans le Pacifique.
Il faut dire toutefois qu’il en reste quelques-uns, alors qu’ils ont complètement disparu de l’Atlantique, et souvent encore dans les années 1880, à voile et non à vapeur. La principale compagnie maritime à vapeur est la Grace Line qui accapare l’essentiel du trafic entre NY et la côte pacifique de l’Amérique du Sud à partir de 1893. On doit aussi évoquer la Pacific Mail Steamship Company créée en 1848 pour distribuer le courrier sur la côte ouest des EU (monopole de la liaison Panama-San Francisco) mais qui étend ses activités à quelques ports asiatiques après la guerre de Sécession et survit jusqu’en 1915.
Toutefois, en 1914, la guerre mondiale qui détourne de l’océan les rivaux européens et l’ouverture du canal de Panama, sont une occasion pour les EU de retrouver leurs postions perdues depuis les années 1860.
La première moitié du siècle voit la concentration du trafic sur les deux principaux ports de la côté est, Boston et NY. Tout change avec l’annexion de la Californie et la ruée vers l’or : en 1856[4], San Francisco enregistre près de la moitié des entrées de navires et les ¾ des sorties pour le trafic du Pacifique. En effet, l’isthme de Panama sert alors de zone de transit entre Atlantique et Pacifique, notamment pour les chercheurs d’or. Avec San Francisco, les EU se sont donnés une ouverture directe bien qu’encore étroite vers l’aire pacifique. NY reste toutefois le point d’attraction pour le commerce venant de Chine, Norflok et Baltimore sont les principales destinations pour le guano. Boston et NY l’emportent sur San Francisco pour le commerce avec Java ou les Philippines.
Dans les dernières années du siècle, San Francisco est concurrencée par l’émergence des ports de Portland et de Seattle, mais surtout de NY qui a la première place en Amérique du Sud, en Asie du Sud-Est et même en Chine. Le succès de NY s’appuie sur l’hinterland le plus riche des EU, vaste marché de consommation, alors que San Francisco, dans une Californie encore relativement peu peuplée, est pénalisé par le coût des transports transcontinentaux.
2. Les EU découvrent aussi que le Pacifique est riche de ressources à exploiter.
a. L’exploitation des ressources du Pacifique permet d’abord de répondre aux besoins des pays riverains, notamment de la Chine.
Parmi les produits que les EU commencent à exploiter au XIXe s., en grande partie pour les vendre aux Chinois, on compte :
– les peaux de loutres et de phoques, récupérées auprès des Indiens de la côte septentrionale du Pacifique ou péchés directement, mais les stocks s’épuisent et ce commerce s’étiole dans les années 1820 : vers 1825, la belle époque est passée et le trafic reste aux mains de trois petites compagnies de Nouvelle-Angleterre.
– le santal, bois utilisé dans les temples pour son odeur d’encens, est récupéré dans les îles du Pacifique, mais l’absence de gestion de stocks et la déforestation amènent à un épuisement rapide dès les années 1830, notamment à Hawaï.
– les concombres ou bêches de mer[5]vivant dans les eaux tropicales dont les Chinois sont friands et qui permet, malgré les risques liés à la pêche, de beaux bénéfices aux capitaines américains sur le marché de Canton.
Ces ressources complémentaires restent marginales dans le commerce des EU avec la Chine et insuffisantes pour compenser le déficit commercial, mais elles sont la preuve de l’esprit d’entreprise des Yankees, de leur quête de toute opportunité rentable (mais souvent à court-terme). Elles témoignent aussi de l’importance de la navigation des Américains dans certaines zones du Pacifique, notamment dans les îles et sur la côte du Nord-Ouest, zones qu’ils apprennent à connaître et où ils prennent pied progressivement, prélude à de plus amples entreprises…
b. La pêche à la baleine est l’activité reine des Américains dans le Pacifique pendant la plus grande partie du siècle.
Les explorations les plus amples sont celles menées par les navires baleiniers, véritables occupants de cet espace océanique : à la poursuite des cétacés, ils naviguent d’est en ouest et du nord au sud, explorant îles atolls ; pour la première fois, le Pacifique constitue une unité dont toutes les parties concourent à la même activité. Dès la fin du XVIIIe s. et les débuts de la pêche à la baleine dans le Pacifique (1788), les Américains dominent cette activité ; l’âge d’or commence véritablement à la fin des guerres napoléoniennes, culmine entre 1839 et 1857 avant que ne s’annonce un inéluctable déclin.
Les baleiniers américains chassent deux espèces de cétacés :
– le cachalot, qui vit dans la zone intertropicale, prise la plus convoitée dans la première moitié du siècle car de sa graisse on tire une huile de qualité et surtout de son énorme tête on tire le spermaceti, liquide qui donne un bon éclairage et un excellent lubrifiant pour les machines de la révolution industrielle. Mais la pêche au cachalot ne va pas sans risque, car l’animal est agressif : en 1820, un baleinier, l’Essex, a été coulé au milieu du Pacifique par une attaque de cachalot. C’est l’incident qui a inspiré le roman d’H. Melville, Moby Dick, paru en 1851.
– la baleine franche qui fréquente les eaux froides de l’océan, au nord et au sud, dont on tire de l’huile et dont on utilise les fanons, souples et élastiques, pour faire des fouets, des faux-cols, des parapluies et surtout des baleines de corset –dont l’industrie se développe en France à partir de 1820 et s’étend avec la mode en Europe et en Amérique du nord : à partir de 1845, c’est elle qui semble l’objectif le plus rentable.
Jusque vers 1845, les capitaines de Nantucket ou de New Bedford croisent essentiellement dans le Pacifique sud, le long des côtes (pêche on-shore) ou, la demande croissant, au large vers les Marquises ou les Galápagos (pêche off-shore). Les informations sont de plus en plus précises sur les meilleures zones de pêche selon le moment de l’année et des guides sont même publiés : 1850, le capitaine Maury[6] cartographie avec précision les terrains de chasse en fonction des saisons.
La raréfaction du cachalot dans les années 1840 est compensée par les progrès de la chasse à la baleine franche, de plus en plus dans le Pacifique nord : la côte nord-ouest du continent, qui s’était assoupie depuis la fin de la chasse à la loutre marine, retrouve une certaine animation. Dès 1848 les chasseurs de baleine passent le détroit de Béring et osent s’aventurer jusque dans l’océan Arctique. Toutefois, la pêche intensive tue la poule aux œufs d’or : avec une dizaine d’années d’écart, le produit de la pêche à la baleine franche suit la même tendance que celui du cachalot. La raison est discutée du déclin de cette activité : baisse des stocks liée à une surexploitation (c’est la cause évoquée au XIXe s.) ou changement de comportement des baleines, devenues plus farouches ou, plus surement, déclin de la demande lié à la découverte du pétrole en Pennsylvanie en 1859 : la diffusion du kérosène comme source d’éclairage condamne l’huile de baleine ; le pétrole permet aussi de produire d’excellents lubrifiants pour l’industrie. Si la demande de fanons reste importante et les prix élevés dans la seconde moitié du siècle, ce produit reste un sous-produit qui n’incite pas les armateurs à armer autant de baleiniers que dans le passé. Seuls quelques capitaines persévèrent dans cette activité dans les années 1870-1880, qui du fait de la baisse de la concurrence font encore de beaux profits.
Jamais, les Américains n’ont été aussi présents dans le Pacifique que pendant la grande époque de la chasse à la baleine : entre 1839 et 1857, ce sont chaque année plus de cent navires qui quittent les ports du Nord-Est, en 1845 et en 1851, ils sont même plus de deux cents. Les voyages sont de plus en plus longs et durent deux, trois ou même quatre ans, dont une part croissante passée dans le Pacifique nord : le célèbre baleinier Lagoda, qui a sillonné les océans de 1826 à 1890, et effectué douze campagnes en tant que baleinier entre 1841 et 1886,dans la flotte de Jonathan Bourne, agent à New Bedford, passe ainsi deux ans dans le Pacifique nord lors de son voyage de 1860-1864.
La présence de ces navires et donc de ces marins américains dans le Pacifique est à l’origine d’une meilleure connaissance de l’océanographie : grâce aux informations relevées chaque jour dans les journaux de bord, la connaissance des îles et des atolls s’est précisée, les erreurs ont été rectifiées (les accidents et les naufrages ayant d’ailleurs joué un rôle dans l’amélioration des connaissances). Ces découvertes ont fondé les prétentions des EU sur certains atolls du Pacifique : en 1856, la loi sur le guano revendiquait 58 îles qui pour la plupart n’ont jamais été exploitées.
Il fait insister sur le rôle de Matthew Maury, officier de la marine américaine qui devient en 1842 directeur de l’Observatoire national de Washington, accumule grâce aux informations rapportées par les marins, les informations sur les vents, les courants de l’océan et peut donc cartographier les meilleures routes du Pacifique : il est considéré comme un des fondateurs de la science océanographique.
Il faut compter aussi avec les marins déserteurs ou malades abandonnés par les capitaines des baleiniers. Les causes des désertions sont multiples : exactions et brutalités des officiers, lassitude des longs mois passés en mer sans rien faire… Ces « épaves » humaines, vagabonds des mers (beachcombers) sont laissées par centaines sur les rives du Pacifique, dans les ports d’escale (Talcahuano, Valparaiso au Chili…), les lieux de relâche habituels (Tahiti, Hawaï…) mais aussi dans les archipels disséminés dans le Pacifique et certains s’intègrent dans les sociétés locales : ils sont à la fois des forces d’acculturation et de déstabilisation des sociétés traditionnelles et leur présence a un effet à moyen terme, amenant à l’entrée de ces espaces dans la sphère d’influence des EU.
Un exemple : les îles Hawaï
– brève ère de l’exploitation du bois de santal jusqu’à son épuisement dans les années 1830
– présence des missionnaires dès 1819
– points de relâche pour la chasse aux cétacés du Pacifique nord dans les années 1840 : les baleiniers y attirent les négociants, spécialisés dans la vente de fourniture aux navires et les chantiers de réparation navale, donc les grandes maisons d’affaires américaines
– plantations sucrières exportant vers la côte ouest des EU après l’acquisition par ceux-ci d’une façade sur l’océan à la fin des années 1840
à annexion à la fin du siècle : la politique prend dans la seconde moitié du siècle le relais de l’économie dans l’intégration de l’aire pacifique
3. L’importance économique de l’aire pacifique pour les EU les pousse à s’y impliquer politiquement et militairement.
- Les nécessités de la navigation dans les eaux du Pacifique sont à l’origine d’expéditions d’exploration et d’un effort de cartographie.
Les Américains sont les plus présents dans le Pacifique dans la première moitié du siècle, et portant ils dépendent de cartes européennes pour naviguer. En 1825, le président John Quincy Adams dans un message au Congrès, plaide pour la participation active des EU au progrès intellectuel, en particulier dans les sciences géographiques et astronomiques et pour l’émergence d’un milieu scientifique américain pas simplement composé d’amateurs à la traîne de l’Europe. Toutefois, les EU sont réticents à lancer des opérations scientifiques désintéressées. C’est donc en insistant sur le caractère utile et pratique d’un programme de recherche destiné à donner des cartes précises aux baleiniers, qu’entre 1838 et 1842, le président van Buren réussit à lancer la plus grande expédition d’exploration du Pacifique jamais entreprise. L’expédition mit presque dix ans à être préparée car les obstacles sont nombreux : hostilité du ministre de la marine Dickerson (1834-1838), manque de bateaux adaptés, controverses sur la place des savants – les officiers hésitent à accueillir à bord des civils sur lesquels ils n’auront pas d’autorité, les savants plaident pour leur totale autonomie…
Finalement, six navires et 350 hommes sont confiés au capitaine Charles Wilkes, et les instructions données par le ministre de la marine J. K. Paulding (1838-1841) : cartographier avec précision les îles, îlots, hauts-fonds… pour la sécurité des baleiniers, choisir un port aux Fidji pour la relâche des navires américains et conclure un accord avec les indigènes pour leur approvisionnement, explorer l’Antarctique, étudier le Japon. Il conclut : « l’expédition a pour but non la conquête, mais la découverte. », au service du commerce et de la navigation puis de la science.
La mission revient en 1842. Entre temps, Wilkes a respecté les directives qui lui avaient été données, sauf pour le Japon.
– il s’aventure à deux reprises dans l’Antarctique, dont il découvre, en même temps que Dumont-d’Urville, qu’il croise le 29 janvier 1840 près de la Terre Adélie, qu’il s’agit d’un continent.
– il précise les cartes marines de la zone intertropicale, rendant ainsi abordable les îles Fidji, aux récifs dangereux
– il explore les côtes de la Haute Californie et de l’Oregon, notamment le Puget Sound, et en fait un relevé minutieux
– il conclut des traités assurant une sécurité relative aux baleiniers aux Samoa et aux Fidji.
De plus, les sceintifiques à bord rapportent une masse d’informations de de documentation.
Au retour de l’expédition, le Congrès ne s’empresse pas de voter les crédits nécessaires à la publication des résultats scientifiques de l’expédition, à laquelle l’opinion avait cessé de s’intéresser. Sur 24 volumes prévus, 5 ne sont pas publiés et les délais de parution, de 1844 à 1874, finissent par diluer l’impact d’une œuvre scientifique pourtant considérable (zoologie, ethnographie, philologie…).
Dans les années 1850, le Pacifique nord, qui n’avait pas été exploré par Wilkes, fait l’objet d’intérêts nouveaux, lié à la pêche à la baleine : le Congrès accorde en 1852 des crédits pour une expédition de 5 navires sous le commandement de John Rodgers. Celui-ci établit un relevé précis des côtes de Formose et des îles Ryukyu et en 1855 d’excellentes cartes du Japon, qui vient de s’ouvrir grâce à l’expédition Perry. Il poursuit ensuite son exploration et ses relevés dans la mer d’Okhotsk, l’Océan arctique et autour des Aléoutiennes.
Grâce aux explorations américaines, la navigation dans le Pacifique est devenue, en quelques années, bien moins dangereuses aux navigateurs.
b. Les intérêts commerciaux poussent les EU à intervenir politiquement dans l’aire pacifique afin d’obtenir la signature de traités dits « inégaux » avec les pays asiatiques.
Si à la fin du XVIIIe s. le Pacifique ne présente pas d’intérêt immédiat pour le gouvernement américain, le pays n’ayant pas de façade su l’océan et le nombre de bateaux ralliant Canton ou chassant la baleine étant encore limité, les dirigeants fédéraux laissent donc le champ libre aux entrepreneurs privés prêts à prendre des risques.
Progressivement, la situation change au XIXe s. : les intérêts économiques – commerce et chasse à la baleine- prennent de plus en plus d’importance et l’expansion vers l’Ouest débute. De plus, au XIXe s., le Pacifique, extrême Extrême-Orient, jusque-là à l’écart des rivalités mondiales, sort de son isolement et très vite, le chaos menace : les EU, pourtant réticents à s’allier avec des pays étrangers, sont amenés à conclure des traités avec les pays riverains, afin de préciser les frontières des EU et de délimiter sa façade sur le Pacifique[7], afin de développer leurs relations commerciales avec l’Amérique latine[8] mais aussi l’ Asie.
En 1833, les EU signent leur premier traité en Asie avec le royaume de Siam : liberté de commerce[9], liberté des prix, protection contre l’arbitraire des fonctionnaires, protection des débiteurs américains contre l’esclavage pour dettes. Ce traité est très proche de ceux conclus avec l’Amérique latine, à la grande différence que le pays ne demande pas la réciproque.
En 1844, au lendemain de la première guerre de l’opium, la Chine signe le traité de Wanxia avec Caleb Cushing, envoyé du président Tyler. Dans les négociations, les EU sont à la traîne de la GB, mais les Chinois proposent d’eux-mêmes à l’Américain la clause de la nation la plus favorisée, mettant ainsi les « Barbares » en concurrence. Là encore, pas de réciproque : la Chine, conformément à sa tradition, considère qu’elle n’a aucun intérêt à obtenir pour ses sujets la liberté de commerce aux EU.
En tous cas, ce traité de 1844 modifie largement les règles concernant les échanges : liberté de commerce dans cinq ports ouverts, un tarif douanier unique, droit de louer des maisons et d’acheter des terrains pour construire des entrepôts, droit de construire des hôpitaux, des églises et des cimetières, droit d’embaucher des compradors[10] chinois et des professeurs pour se voir enseigner le chinois. Ce traité est largement inégal : le tarif douanier ne peut être modifié qu’en accord avec les EU, reconnaissance du principe d’extraterritorialité (les Chinois coupables d’actes criminels contre des Américains seront traduits devant la justice chinoise, mais les Américains coupables d’actes criminels à l’égard de Chinois ne pourront être traduits en justice que devant le consul américain – sauf pour le trafic de l’opium.
Dans le second accord avec la Chine, après la deuxième guerre de l’opium, le traité de Tianjin de 1858[11], l’envoyé du président Buchanan, William B. Reed, obtient la suppression de toute référence à l’opium[12]. Les Américains peuvent désormais résider à Pékin, la capitale, de nouveaux ports sont ouverts au commerce, la religion chrétienne et sa prédication sont désormais tolérées.
Dans la décennie qui précède la guerre de Sécession, la pression est de plus en plus vive à l’égard des pays extrême-orientaux pour qu’ils abandonnent leur ancienne politique de réclusion. Les EU ne se limitent pas à suivre le sillage de la GB comme en Chine, mais prennent l’initiative à l’égard du Japon. Des raisons sont mises en avant pour justifier l’ouverture forcée du Japon, à un moment où les baleiniers sont de plus en plus nombreux dans la zone et où Hawaï voit se développer ses activités commerciales :
– motifs humanitaires : protéger les naufragés des mauvais traitements infligés par les Japonais.
– économiques : faire entrer un marché de 40M d’habitants dans le commerce mondial
– religieux : reprendre l’œuvre missionnaire interrompue depuis le XVIIe s.
Après deux tentatives ratées pour prendre contact avec les Japonais dans la baie de Tokyo, le commodore Matthew C. Perry est mis à la tête d’une formidable armada, susceptible de faire réfléchir le régime shogounal[13]. En deux voyages, en 1853 et 1854, sans tirer un seul coup de feu, il obtient la conclusion du traité de Kanagawa de 1854, fort court et comportant peu de concessions (ouverture de deux ports mineurs, Shimoda et Hakodate, pour se ravitailler en vivres et en charbon, commerce par l’intermédiaire de fonctionnaires, installation d’un consul à Shimoda, aide aux naufragés). Toutefois, la brèche est ouverte et le consul général Townshend Harris élargit les concessions par la convention de Shimoda de 1857 : ouverture de Nagasaki, possibilité de résidence permanente, mise en place d’un taux de change plus favorable, extraterritorialité, comme en Chine. Le traité d’amitié et de commerce, conclu à Yedo en 1858, accorde la liberté de religion, la liberté de commerce, un tarif douanier non discriminatoire, l’ouverture de sept ports supplémentaires dont Tokyo et Osaka. Le Japon obtient de son côté quelques avantages (échange de consuls, droit d’acheter aux EU des navires de guerre et d’embaucher des ingénieurs et des militaires américains). Les autres pays occidentaux exigent les mêmes avantages que les EU au nom de la clause de la nation la plus favorisée, ce qui déclenche une vague de xénophobie dans l’archipel. Les événements de Shimonoseki (expulsion des étrangers et bombardement des navires occidentaux) valent au Japon le paiement d’une lourde indemnité et surtout de perdre leur liberté tarifaire : les droits de douane sont fixés à 5% ad valorem. Dans ces événements, les EU font partie du front occidental : leurs valeurs et leurs intérêts sont trop proches pour qu’ils se désolidarisent. L’esprit de la doctrine Monroe ne semble pas avoir traversé le Pacifique !
Toutefois, la solidarité des EU avec les autres puissances européennes s’effiloche avec le temps : dans les années 1890, le partage de la Chine en sphères d’influence européennes ne laisse pas d’inquiéter les négociants américains : la Chambre de commerce de NY fonde, en 1898, le Comité pour les intérêts américains en Chine, instrument de lobbying destiné à faire pression sur le Département d’Etat pour qu’il veille aux intérêts américains en Chine face aux Européens. Sous le nom d’American Asiatic Association[14], l’action de ce comité se perpétue dans les années qui suivent afin de démontrer l’intérêt d’une expansion dans le Pacifique et en Asie, dans la mesure où le développement économique national est étroitement lié à ces régions.
c. La présence militaire américaine dans le Pacifique, destinée à protéger et faire valoir la sécurité et les intérêts américains, reste toutefois encore limitée au XIXe s..
La conception d’emploi de la flotte américaine avant la guerre de Sécession est simple : disperser les quelques unités navales[15] en bon état dont les EU disposent dans toutes les mers du globe. Un commodore a rarement le nombre de bateaux suffisants pour se lancer dans une grande opération offensive, le but essentiel est de montrer le pavillon des EU dans les ports étrangers pour décourager les velléités d’agression des Etats ou des indigènes. Lors des longs séjours à quai, les officiers ont l’occasion de fréquenter les élites locales. Pendant les périodes de navigation, les marins s’entraînent aux manœuvres. Les composantes de la flotte se réunissent rarement en escadre, chaque navire effectuant ses visites individuellement. Ces données réduisent l’efficacité de la marine américaine, surtout dans un vaste océan comme le Pacifique, mais faute de crédits, il faut alors s’en contenter… et compter sur le soutien éventuel de la GB, toujours maîtresse des mers.
Le premier navire de guerre américain à entrer dans le Pacifique est la frégate Essex, commandée par le capitaine Porter, en 1813, pendant la guerre contre l’Angleterre, mais cette première intervention militaire reste sans lendemain.
- L’escadre du Pacifique est chargée du contrôle des côtes latino-américaines.
Après le retour de la paix, les intérêts économiques des EU sont devenus trop importants pour que le président Monroe laisse les baleiniers ou les bateaux de commerce américains se faire rançonner par les pirates latino-américains : en 1818, un navire assure la présence américaine le long des côtes latino-américaines, en 1822, deux navires, amorce de l’escadre du Pacifique dont les effectifs augmentent lentement (jusqu’à six navires au moment de la guerre contre le Mexique).
La politique de neutralité des EU fait que l’escadre du Pacifique ne participe qu’à très peu d’opérations militaires pendant la première moitié du siècle, les EU n’intervenant ni dans les guerres d’indépendance ni dans les guerres entre les nouveaux Etats. Toutefois, les Etats se sentent limités dans une application trop rigoureuse des blocus et les pirates limitent leurs attaques. Toutefois, la guerre américano-mexicaine lui donne l’occasion d’intervenir pour réduire les poches de résistance mexicaine.
De temps en temps un navire est dépêché vers les îles, Tahiti, Hawaï, les Marquises… pour rappeler aux indigènes que toute attaque contre les intérêts américains est susceptible de sanction.
Pendant la guerre de Sécession, l’escadre du Pacifique, dont le navire amiral est depuis peu mû à la vapeur, est essentiellement chargée de protéger des corsaires sudistes – au demeurant peu dangereux- la route maritime qui apporte l’or de San Francisco à Panama d’où il est transféré vers NY. En 1864, le steamer CSS[16] Shenandoah, parti de Liverpool, entre dans le Pacifique pour y détruire le commerce nordiste : l’escadre du Pacifique n’est pas en mesure de s’opposer à lui, d’autant qu’il est difficile à retrouver dans l’immensité de l’océan. Il parvient à détruire et à rançonner des baleiniers dans le Pacifique nord (y compris après la fin officielle des combats, la nouvelle de la capitulation ne lui étant pas parvenue). Il parvient à se replier sur Liverpool à la fin de l’année 1865. Son périple est la preuve de la faible présence navale américaine dans le Pacifique, incapable de protéger contre un seul steamer la flotte des baleiniers de l’Arctique.
- L’escadre asiatique, tardivement installée, reste très modeste.
Sur la façade asiatique, la mise ne place d’une escadre permanente intervient deux décennies après le déploiement sur les côtes sud-américaines : les marchands américains à Canton n’apprécient guère les visites de bateaux car ils donnent une image d’hostilité peu propice aux affaires et préfèrent s’arranger avec les autorités chinoises.
Toutefois, dans les années 1830, les exactions des mandarins sont de moins en moins bien supportées et les marchands américains se montrent plus favorables au passage régulier d’un navire de guerre qui respecterait les usages, restant ancré hors de l’estuaire, mais ferait la démonstration, à bonne distance, de la puissance américaine. Les passages se font plus réguliers et on retient 1835 comme date de création de l’escadre du Pacifique, même si la station n’a été organisée formellement que 10 ans plus tard. Cependant, même plus réguliers, les passages sont rares : la présence militaire américaine brille plutôt par son insignifiance, sans rapport avec l’importance des intérêts économiques en jeu.
Avec l’ouverture de la Chine, en 1842, les choses évoluent un peu : le commodore de l’escadre du Pacifique doit désormais cohabiter avec le commissaire américain, chargé d’assurer la représentation permanente de son pays. A eux deux, ils mènent une politique de bienveillance à l’égard des autorités chinoises, reflet de la faiblesse de leurs moyens, tentant d’obtenir les mêmes avantages que les autres puissances, mais en n’employant que des moyens pacifiques.
L’effort militaire consenti pour l’ouverture du Japon est tout à fait exceptionnel : le gouvernement a compris, après l’échec de la mission du commodore J. Biddle en 1846, qu’il ne suffit pas de demander aux Japonais pour obtenir. Il faut faire une démonstration de force. C’est pourquoi le commodore Perry se présente en 1854 dans la baie de Tokyo avec neuf navires dont trois frégates à vapeur, avec 1775 hommes à bord et plus de cent canons. Le gouvernement japonais ne peut que s’incliner. Toutefois, cet engagement ne peut être que ponctuel. Pendant la guerre de Sécession, la marine ne peut laisser qu’un seul navire pour toute escadre du Pacifique ! Lors de la mise en place d’une coalition internationale contre les Japonais après les événements de Shimonoseki en 1864, les EU sont obligés de louer un vapeur à un armateur privé pour y participer, toutes les forces navales étant alors concentrées dans la lutte contre le Sud.
d. Ce qui n’empêche pas le Pacifique d’être le premier champ de l’impérialisme américain.
Après la guerre de sécession, la politique américaine s’engage en effet dans une politique d’expansion territoriale. En effet, la multiplication des échanges économiques et l’intensification des contacts culturels ne laissent pas indifférents les dirigeants américains et les décideurs de la sphère économique et sociale. Au moment où les puissances européennes poussent leurs pions dans les espaces les plus reculés de la planète, les Américains ne sauraient seulement observer de loin la curée, au risque de perdre des positions difficilement acquises. Cependant, pour une ancienne colonie affranchie, il n’est pas facile de sauter le pas de l’aventure impériale. Pourtant, les EU, à la fin du XIXe s. sont bien une puissance impérialiste, au sens où ils entendent eux-aussi construire un empire en étendant leur domination au-delà de leurs frontières : en 1865, les EU ne possèdent aucun territoire dans le Pacifique en-dehors de leur espace continental. En 1897, ils possèdent déjà les îles Midway, sont installés aux Samoa et sont en passe d’annexer Hawaï. Ils seront bientôt aux Philippines et c’est la guerre contre l’Espagne qui marque véritablement leur passage à un impérialisme assumé. Ils ont cependant compris depuis longtemps qu’il fallait assurer leur position stratégique sur les principaux axes maritimes, notamment dans le Pacifique. La marine à voile cédant la place aux steamers, il était d’ailleurs tout simplement nécessaire, dans un premier temps, de disposer de stations où les navires pouvaient s’approvisionner en charbon.
- Au lendemain de la guerre de Sécession, le secrétaire d’Etat William H. Seward saisit déjà l’importance stratégique du Pacifique pour les EU.
Le SE de Lincoln, William H. Seward a toujours plaidé pour une expansion outre-mer[17] et voyait dans le Pacifique « le principal théâtre des événements du grand avenir du monde ». En effet, il est à l’origine d’une conception d’un nouveau système international, où les EU seraient le centre dans la périphérie, la périphérie recouvrant l’ensemble de l’Amérique, du Pôle Nord au Cap Horn, d’où les Américains pourraient s’élancer vers l’Asie, symbole de l’avenir et des perspectives nouvelles, l’Europe demeurant le centre mais temporairement, car vouée au déclin[18]. L’objectif de Seward n’est plus simplement de concurrencer les Européens dans le Pacifique, mais véritablement d’être en mesure de s’y opposer à eux.
C’est dans cette optique qu’il procède à l’achat de l’Alaska aux Russes en 1867[19]. C’est aussi dans cette optique qu’il permet l’acquisition des îles de Midway (atoll de l’archipel d’Hawaï) : l’atoll avait été découvert le 5 juillet 1859 par le capitaine N.C. Middlebrooks, plus connu sous le nom de capitaine Brooks, capitaine d’un phoquier. Brooks déclara Midway américaine au nom du Guano Islands Act de 1856, qui autorisait les Américains à occuper temporairement les îles inhabitées pour récolter du guano. Les îles furent donc nommées « Middlebrook Islands » ou « Brook Islands ». En 1867, le capitaine Reynolds de l’USS Lackawanna prit formellement possession de l’atoll pour les États-Unis, et le nom changea en « Midway » : l’atoll devenait ainsi la première île du Pacifique annexée par le gouvernement américain, administrée par l’US Navy[20]. En 1871 la Pacific Mail Steamship Company tenta de percer un canal à travers la barrière du lagon grâce à un financement du Congrès. Le but était d’établir une station d’approvisionnement de charbon au milieu de l’océan évitant les taxes élevées imposées dans les ports contrôlés par les Hawaiiens. Mais cette tentative se solda par un échec. Néanmoins, les îles Midway constituent une base navale importante au plan stratégique pour la promotion des intérêts américains en Asie.
- Aux Samoa, les EU font valoir leurs intérêts face aux ambitions britanniques et allemandes.
L’île de Tutuila, dans l’archipel des Samoa, possède une rade accessible, Pago Pago, sur la route entre les EU et l’Australie et la Nouvelle-Zélande, escale intéressante pour les steamers à court de charbon des lignes ouvertes depuis 1870. Or, les Allemands et les Anglais convoitent aussi l’île. En 1872, première tentative par un capitaine de frégate, mais le Sénat, hostile aux ambitions expansionnistes de Grant, refuse d’examiner le « traité » que le capitaine a conclu. Seconde tentative en 1878, le SE adjoint, Frederick W. Seward, fils du SE et aussi expansionniste que son père conclut un traité, ratifié par le Sénat, permettant l’acquisition d’une station de ravitaillement en charbon à Pago Pago contre la promesse des bons offices américains en faveur des indigènes face aux ambitions coloniales allemandes. En 1879, le consul américain sur place établit une sorte de condominium sur l’archipel avec l’Allemagne et la GB, situation nouvelle pour les EU qui s’étaient toujours refusé à une alliance contraignante avec les Européens. Entre 1885 et 1889, la tension monte entre les EU et l’Allemagne, et on est au bord de l’affrontement naval : la destruction par un typhon des navires allemands et américains à Pago Pago permet aux diplomates de reprendre la main : en 1889, par le Traité de Berlin, l’indépendance de ces îles est affirmée mais sous protectorat conjoint : les Samoa devenaient un territoire neutre et indépendant sur lequel chacune des trois puissances s’autorisait à installer une base navale et à nommer un consul responsable de leurs ressortissants respectifs. A l’usage, la solution va se révéler instable à cause des rivalités entre groupes tribaux et des intérêts divergents des trois puissances… les EU sont bientôt prêts à se rallier à une solution coloniale.
- Hawaï est cependant autrement plus intéressante pour les EU, avant-poste de leur sécurité et de leurs ambitions asiatiques.
Si les Samoa pouvaient sembler annexes pour les intérêts américains, il n’en va pas de même pour Hawaï : l’intérêt de cet archipel est majeur car il constitue une ligne de défense avancée de la côte pacifique des EU. Il est impossible qu’une autre puissance en prenne possession car cela constituerait une menace pour la sécurité des côtes américaines. Toutefois, cette vision strictement sécuritaire n’a pas la faveur des annexionnistes qui voient en Hawaï un tremplin vers la conquête de l’Asie. Son intérêt stratégique et économique fait que cet archipel tombe petit à petit dans la dépendance américaine, les EU tissant des liens étroits pour décourager toutes velléités européennes, avant d’être inéluctablement annexé :
En 1867, Seward avait conclu avec monarchie hawaïenne un traité de réciprocité permettant l’entrée en franchise du sucre et du riz de l’archipel aux EU, mais il provoque l’hostilité des Etats du Sud qui produisent les mêmes produits, ce qui conduit à l’échec de la ratification du traité. Un traité est finalement signé et ratifié en 1875, qui accorde à Hawaï la réciprocité des avantages douaniers consentis aux EU, contre un engagement de ne les consentir à aucun autre pays ni à céder à personne la rade de Pearl Harbor.
L’archipel est de de plus en plus dans l’orbite des EU : de grandes plantation sucrières sous forme de sociétés anonymes se multiplient sur les meilleures terres. Comme elles exigent d’importants capitaux, seuls les Blancs peuvent y investir (Américains, mais aussi Allemands et Britanniques). Entre 1875 et 1890, la production de sucre est multipliée par 10, exportée vers San Francisco. L’économie du sucre transforme Hawaï : la main d’œuvre étrangère est nécessaire, les Chinois et les Japonais très nombreux.
En 1882, à l’expiration du traité, le gouvernement hawaïen demande son renouvellement, soutenu par les grands planteurs américains de Hawaï (dont le plus grand, Claus Spreckels), les partisans de l’expansion commerciale vers l’Asie et les tenants de la ligne sécuritaire, mais contre l’opposition des producteurs de betterave américains. Le nouveau traité n’est ratifié qu’en 1887, assorti d’un droit exclusif pour établir une base navale à Pearl Harbor.
Cette même année, une révolution pacifique renforce le rôle des Américains installés à Hawaï dans le fonctionnement des institutions de l’île, nourrissant une opposition nationaliste.
En 1890, le tarif douanier Mc Kinley qui laisse entrer le sucre en franchise aux EU et subventionne les producteurs nationaux fragilise les planteurs qui ne sont plus protégés par la clause de réciprocité du traité et doivent vendre leur sucre au prix mondial, bien plus faible. Une solution serait l’annexion par les EU qui permettrait aux planteurs de bénéficier de la subvention accordée aux producteurs nationaux. Tous n’y sont pas favorables en effet car la législation américaine rendrait impossible l’embauche de travailleurs orientaux, pourtant nécessaires dans les plantations.
Toutefois, l’accès au trône de la reine nationaliste Liliuokalani en 1891 précipite la solution : lorsqu’elle abolit en 1893 la constitution de 1887, éclate une révolution fomentée par les colons américains qui proclament la république avec aide du l’ambassadeur américain à Honolulu, John L. Stevens, et, à la tête d’un gouvernement provisoire demandent le rattachement aux EU. Mais le nouveau président Cleveland, moraliste, désavoue son prédécesseur Harrison car la révolution s’est faite sans soutien populaire et seulement grâce au soutien militaire américain : il retire du sénat son traité d’annexion, mais n’intervient pas pour rétablir la reine, laissant la situation sur place évoluer d’elle-même.
Le changement de législation sur le sucre, en 1894, relance l’économie locale mais aussi l’immigration japonaise, qui devient la principale composante de la population, ce qui laisse planer la possibilité d’une intervention japonaise en vue d’établir les droits de ses ressortissants dans la jeune république. Les Américains voient l’urgence d’une annexion : dès le retour des républicains au pouvoir, McKinley conclut le 16 juin 1897 un nouveau traité d’annexion mais celui-ci reste bloqué au Sénat à cause de l’opposition des sucriers et des syndicats. Seule l’intervention de Dewey aux Philippines dans la guerre contre l’Espagne, en 1898, va permettre de débloquer la situation. L’entrée d’Hawaï dans les EU, le 12 août 1898, donne aux EU la maîtrise du Pacifique occidental.
4. Le Pacifique reste au XIXe s. pour les EU une frontière de civilisation, un lieu où se rencontrent et se confrontent des cultures étrangères.
Le Pacifique est dans l’imaginaire américain, le prolongement de l’Ouest, la frontière où s’affrontent la sauvagerie et la civilisation. Jusqu’à la guerre de Sécession, la connaissance mutuelle des Américains et des riverains du Pacifique reste limitée et superficielle, sauf à Hawaï. Les contacts sont de plus dissymétriques : les Américains sont bien plus nombreux à faire escale dans les ports du Pacifique que les Asiatiques qui commencent tout juste à aborder sur les côtes californiennes, pour y chercher de l’or.
a. L’exotisme du Pacifique attire plusieurs générations de jeunes Américains.
Les motivations qui poussent les Américains à voyager dans le Pacifique tout au long du XIXe s., sur des baleiniers, des navires de la marine marchande ou de l’US Navy, sont nombreuses, malgré les dangers et la dureté des conditions.
La première raison est économique : l’aventure en mer est un moyen de faire fortune rapidement, dans la mesure où les frais sont réduits et une bonne cargaison suffit pour dégager des bénéfices conséquents.
Fenimore Cooper, Les Lions de mer (1849) : vers 1820, deux navires partent à la recherche d’un lieu miraculeux de chasse aux phoques dans l’Antarctique, au-delà du Cap Horn et doivent hiverner dans le froid glacial. Le capitaine Dagget représente les Yankees prêts à tout pour gagner de l’argent, y compris, dans ce roman, à mourir plutôt que sacrifier son navire au bien commun.
Toutefois, d’autres motivations, conscientes ou inconscientes, sont nécessaires pour expliquer l’engouement de nombreux jeunes Américains pour la navigation sur le Pacifique.
L’aventure en mer en effet assure un prestige à celui qui en est revenu… et pourra trouver un beau parti. Elle démontre le courage, la capacité à rompre, au moins pendant quelques années, avec la communauté, le village, la famille et affirmer son individualité. Elle est l’expression de la liberté. L’aventure rêvée est parfois décevante pour ces jeunes gens : ennui provoqué par la routine des journées en mer, corvées, discipline très dure imposée par des capitaines confrontés à des équipages assez hétérogènes, composés Yankees, mais aussi de Portugais, de Polynésiens, de Chinois, issus parfois de la lie de la société. Parmi eux se recrutent les vagabonds des rivages (beachombers), servant d’intermédiaires entre les Américains et les indigènes, contrôlant les bouges et les bordels des ports des îles du Pacifique, bref, des crapules dont se plaignent les missionnaires, comme Edward Johnson, un Noir de Philadelphie installé à Ponape, surnommé « la Terreur du Pacifique ».
L’aventure, pour les jeunes Yankees puritains qui naviguent sur le Pacifique, c’est aussi la découverte d’autres mœurs et notamment d’autres mœurs en matière sexuelle. Alors que leur éducation les a amenés à assimiler la chair au péché et à réprimer la nature, l’arrivée dans les îles du Pacifique est dépaysante : nudité des indigènes, liberté sexuelle et très vite prostitution. En effet, avec l’arrivée massive des baleiniers, les habitants trouvent une clientèle disposée à leur fournir les articles de la civilisation occidentale contre les services de leurs épouses ou de leurs filles. Celles-ci se rendent directement dans les bateaux ou attendent les marins dans les ports. Pour les missionnaires, la responsabilité de la licence en matière sexuelle est partagée : il y a rencontre entre l’offre et la demande. Ils condamnent ce commerce, obtenant peu à peu des autorités locales les interdictions de ces pratiques.
b. La découverte du Pacifique nourrit des visions très différentes dans l’imaginaire américain.
Si les missionnaires sont vigilants face au péché, toujours présent, certains voient au contraire dans les îles des jardins d’Eden, le lieu où, à l’abri de la civilisation, existe encore l’état de nature. Ils voient donc avec nostalgie disparaître ces asiles jusque-là à l’abri de la civilisation et critiquent les agents de la civilisation : Melville, dans Taïpi, critique les missionnaires qu’il accuse de détruire les païens en détruisant le paganisme.
Hermann Melville dans Taïpi, roman autobiographique paru en 1846, raconte comment, ayant déserté du baleinier qui l’avait amené à Nuku-Hiva, aux Marquises[21] il trouve refuge chez les Taïpis, peuple redouté car pratiquant le cannibalisme. Il y coule trois semaines idylliques en compagnie de la belle Faïaohaé, avant de s’embarquer sur un autre baleinier. Il livre une vision du Pacifique comme un lieu originel et heureux où les habitants, bien pourvus en ressources par la nature, et ne connaissant pas l’argent corrupteur, échappent aux maux de la civilisation (rivalités, misère)… Certes, ils sont cannibales et le héros s’empresse de leur fausser compagnie pour ne pas finir dévoré, tout en considérant que leur cruauté n’est pas pire que celle des Occidentaux.
D’ailleurs, Fenimore Cooper, dans son roman Cratère, paru en 1847, place au plein cœur du Pacifique (et non dans une région de l’Ouest comme le font les socialistes du second quart du XIXe s.) : le héros, Marc Woolston, échoue après un naufrage sur un îlot rocheux sur lequel il cherche à survivre. Séparé de son compagnon par une tempête, il s’apprête à finir solitaire sur cet îlot. Mais un tremblement de terre provoque l’accroissement de la superficie de l’île, au moment où son compagnon revient avec des Américains recherchant le paradis sur terre. Ils édifient alors une nouvelle société où s’épanouissent, du moins pendant un temps, toutes les vertus humaines. Mais l’esprit égalitariste et ultra-démocratique[22] aboutit à l’éviction des « Anciens », exilés. L’île et les ingrats qui la peuplent désormais est alors engloutie par un nouveau tremblement de terre. Le Pacifique apparaît donc dans cette œuvre comme le refuge de l’utopie, mais ce refuge n’est que temporaire et la civilisation le rattrape.
Cette vision positive est héritée de l’époque des Lumières, qui voyait dans les rivages du Pacifique des contre-exemples de la misère de la civilisation occidentale : état de nature pas encore gâté par la civilisation moderne pour les habitants du Pacifique ; empire idéal gouverné par un despote éclairé pour la Chine.
Cette vision repose évidemment sur l’ignorance que l’on a des ces régions. Ceux qui les fréquentent assidument ne manquent pas de les peindre de façon plus nuancée : vol, arbitraire, violence, cannibalisme… Les récits d’affrontements entre indigènes, d’actes barbares commis à l’égard de naufragés ou de marins trop peu méfiants rend difficilement crédible le Pacifique idyllique de Melville, considéré comme une utopie.
Toutefois, naviguer sur le Pacifique, c’est entrer en contact avec des cultures qui apparaissent aux Yankees (la grande majorité des Américains qui fréquentent le Pacifique avant la guerre de Sécession) comme inférieures, mais selon une hiérarchie raciale : en haut les peuples latino-américains catholiques, puis les Asiatiques[23] et enfin, au-bas de l’échelle, les « sauvages » des îles. L’époque est en effet celle des débuts de l’anthropologie qui différencie et sépare les races. Le naturaliste Charles Pickering[24], membre de l’expédition Wilkes, polygéniste[25], conclut à l’existence de onze races humaines : dans l’espace Pacifique, outre les Blancs, il recense les Mongols, les Malais (auxquels appartiendraient les Indiens de Californie), les Australiens, les Papous (Fidji, Nouvelle Guinée) et les Négrillos (Nouvelles-Hébrides, Luçon, Iles Salomon).
L’historien S. C. Miller[26] a montré que, en ce qui concerne la Chine, malgré les liens forts entre négociants et le goût des élites américaines pour l’art chinois, les négociants, les missionnaires et les diplomates avaient contribué à modeler, dès le XVIIIe s., une image négative de la Chine et des Chinois, superstitieux, malhonnêtes, cruels, xénophobes, soumis à un pouvoir despotique. Ainsi, c’est dans l’Est des Etats-Unis que se serait construit progressivement le racisme à l’égard des Chinois préalable à leur rejet par le corps social américain (Chinese Exclusion Act de 1882). La vision est souvent complexe, comme le démontre en 1848 le missionnaire sinologue S. Wells Williams dans The Middle Kingdom, en dressant un bilan des qualités et des défauts des Chinois.
Les populations de la côte latino-américaine du Pacifique ne jouissent pas non plus d’une excellente réputation auprès des Yankees : catholiques, aux mœurs relâchées (jeux, adultère) et aux habitudes politiques qui répugnent aux démocrates nord-américains (corruption). L’Amérique latine, malgré un sentiment d’appartenance commune à l’hémisphère républicain face à la vieille Europe monarchique, apparaît aux yeux des habitants des Etats-Unis comme n’ayant pas encore atteint le même degré de civilisation que les Anglo-Saxons.
Le choc culturel est plus fort avec les indigènes des îles du Pacifique que tout sépare des Américains (développement technique, société, religion, mœurs…). Horatio Halle, ethnographe de l’expédition Wilkes, ne porte de jugement favorable que sur les Micronésiens – mais l’expédition n’a eu avec eux que des contacts rapides- alors que les Polynésiens sont vus comme gais mais cruels et féroces à la guerre, menteurs, hypocrites, voleurs, cupides. Les Mélanésiens des Iles Fidji sont décrits comme sanguinaires et rapaces. Paradoxalement ce sont ces sociétés des îles du Pacifique qui vont le plus évoluer au contact des Américains : alors qu’en Chine ou en Amérique latine les contacts restent limités à la frange côtière et aux ports, les petites îles sont, elles, très vite touchées, les sociétés ébranlées, la démographie mise en danger par les épidémies (variole), les cultes traditionnels remis en question…
En tous cas, si la vision est nuancée, l’aventure dans le Pacifique nourrit chez beaucoup d’Américains, un certain relativisme culturel : si la civilisation occidentale et anglo-saxonne reste considérée comme la meilleure, elle perd un peu de son lustre au contact d’autres sociétés. La plupart y voient aussi un monde auquel il convient d’apporter la civilisation occidentale, considérée comme supérieure.
c. La mission civilisatrice des EU peut s’y exercer au travers de l’évangélisation.
- Les Eglises protestantes américaines se mobilisent en faveur de l’évangélisation.
Il faut mesurer l’ampleur de la tâche pour les Américains qui souhaitent civiliser ces indigènes. Pour eux, la civilisation est indissociable de la religion chrétienne et plus spécifiquement protestante. Mais on débat sur l’ordre des priorités : faut-il d’abord convertir les païens pour les amener de la barbarie à la civilisation ou leur donner les rudiments de l’éducation pour leur ouvrir les yeux sur la foi ?
Les missions protestantes qui s’investissent prioritairement dans la conversion des indigènes agissent dans un contexte religieux particulier. Une crise religieuse touche en effet la Nouvelle Angleterre : la foi calviniste fervente des pionniers a été remise en cause par le souci de beaucoup d’accroître leurs richesses et d’assoir leur position sociale et, chez les élites instruites par le rationalisme des Lumières. Le Premier (années 1720-1740) Grand Réveil puis, au tournant du XVIIIe et dans la première moitié du XIXe s. le Second Grand Réveil ont cherché à reconquérir les âmes, mais ce travail est surtout l’œuvre des méthodistes et baptistes dans l’Ouest et non des congrégationalistes et presbytériens du Nord-Est qui n’apprécient pas l’appel à l’émotion, à l’enthousiasme, et au surnaturel ni l’accent mis sur la relation individuelle avec Dieu (les congrégationalistes et les presbytériens, regroupés dans un Plan d’Union depuis 1801, sont des Eglises à clergé). Les calvinistes du Nord-Est entendent donc se remobiliser grâce à l’activisme religieux[27].
Les missions à l’étranger apparaissent comme un moyen de mobiliser tous les protestants de NA pour une cause commune, effaçant les clivages entre confessions et les oppositions politiques. Se porter à l’extérieur permettrait de retrouver les conditions de l’unité intérieure.
C’est pourquoi est créé l’American Board of Commissioners for Foreign Missions (ABCFM) en 1810, sur le modèle anglais défini par la London Missionary Society en 1795, dont le but est d’apporter la parole de l’Evangile aux païens et les sauver de la damnation éternelle. On procède au recrutement de jeunes missionnaires, formés dans les collèges, d’un bon niveau d’éducation (supérieur à celui des missionnaires anglais), ingénieurs, agronomes, médecins… et fraîchement mariés, leurs femmes étant spécialement chargées des contacts avec les femmes locales. On collecte des fonds pour payer leur voyage et leur séjour à l’étranger : la propagande religieuse a pourtant un succès limité. On comprend donc qu’il est nécessaire, pour attirer les fonds, de démontrer des résultats : une école pour indigènes païens est ouverte dans le Connecticut (Cornwall) en 1917.
Malgré l’ouverture de la Chine à partir de 1860 et du Japon en 1872 date de la levée de la proscription du christianisme datant du XVIIe s.), le mouvement missionnaire connait un ralentissement dans les années qui suivent la GS, la tâche intérieur étant lourde et l’heure étant davantage au matérialisme et au cynisme qu’à l’idéalisme. Mais dans les années 1880 a lieu un nouveau réveil et à partir du milieu des années 1880, on propose à la jeunesse un but noble et grandiose : l’évangélisation du monde en une génération ! Le mouvement missionnaire protestant va connaître son plus grand moment pendant les quatre décennies qui suivent (1886-1925).
Pour parvenir à ce but, on cherche à épouser l’esprit du temps, celui de la grande entreprise. On espère que les techniques appliquées avec succès dans la production et la commercialisation pourront être réutilisées dans le domaine de l’évangélisation et lui donneront une nouvelle efficacité. L’évangélisation emprunte donc ses méthodes au big business !
Des institutions spécialisées indépendantes des Eglises appuient ce mouvement, notamment le SVM (Student Volunteer Movement), fondé en 1888 par John R. Mott, qui entretient l’esprit missionnaire et recrute sur les campus américains. De plus, on note une inflexion du message missionnaire, dans une optique plus sociale, aussi soucieuse du progrès collectif que du salut individuel, caractéristique de l’Amérique progressiste : l’éducation et la médecine deviennent des armes de l’évangélisation.
Afin de financer le mouvement, des campagnes sont organisées, notamment sous la forme de tournées de conférences de missionnaires en congé, et les laïcs y jouent un rôle croissant, rassemblés dans un mouvement, le LMM (Lay Missionary Movement), établi en 1907 et contrôlé par des hommes d’affaires qui entendent transposer dans l’œuvre missionnaire la rationalité et le primat de l’organisation qui font leur succès dans le domaine économique.
- C’est dans les îles du Pacifique que l’œuvre d’évangélisation a le plus de succès.
Hawaï est déjà largement fréquentée par les marins américains depuis une trentaine d’années quand débarque en 1819 de la 1ère compagnie de missionnaires. Au moment même de leur arrivée meurt le roi Kamehameha Ier, fervent soutien des cultes traditionnels hawaïens, mais à une époque où le polythéisme et ses sacrifices humains connaissent une désaffection dans la population : les conditions d’une crise spirituelle sont réunies.
Le succès de la prédication n’est pas immédiat mais rapide : dans une société hawaïenne très hiérarchisée, les missionnaires s’adressent en effet d’abord aux chefs, qui se convertissent et entrainent avec eux les roturiers qui leur sont subordonnés. Les femmes, qui jouent un rôle important dans la vie politique hawaïenne (la régente Ka’ahumanu -1824-1832 et la Première ministre Kinau -1832-1839), deviennent très vite de ferventes protestantes et imposent le puritanisme (lutte contre la prostitution, la consommation d’alcool…).
L’objectif est de façonner un Polynésien nouveau à la lumière des enseignements de la Bible : il est donc nécessaire, dans la tradition protestante, de rendre accessible à tous les textes sacrés. Pour cela, il convient de transcrire la langue hawaïenne, jusqu’alors exclusivement orale, grâce à l’utilisation de certaines lettres de l’alphabet latin (cinq voyelles et sept consonnes) : cette mise à l’écrit très facile permet de scolariser rapidement enfants et adultes afin de leur faire acquérir la maîtrise de la lecture de leur propre langue. Cette scolarisation permet de se convertir et d’être admis dans l’Eglise.
Les succès sont rapides mais mal consolidés : à la mort de la régente Ka’ahumanu, en 1832, les efforts se relâchent et beaucoup d’Hawaïens reviennent à leur mode de vie traditionnel.
Pour reprendre la main, les missionnaires, notamment les révérends Titus Coan et David B. Lyman, à partir de 1837, utilisent les techniques du Second Grand Réveil permettant 20 000 nouvelles conversions. En 1840, les îles Hawaï sont considérées comme terre chrétienne.
Très vite se pose la question de l’occidentalisation et même de l’américanisation liée à l’évangélisation : si elle n’est pas le propos des missionnaires (cf. emploi de la langue indigène), elle est aussi souvent le résultat de leur travail car l’évangélisation apporte avec elle les valeurs inhérentes au protestantisme congrégationaliste de Nouvelle Angleterre (place de l’individu dans la société, droits et devoirs, institutions démocratiques). Progressivement, d’autant que la proximité est grande entre missionnaires et dirigeants hawaïens, on glisse vers une inspiration évangélique de la législation dans un sens moraliste qui provoque l’irritation d’autres Américains vivant ou de passage à Hawaï (débitants de boissons, baleiniers comptant sur les Hawaïennes pour soulager la tension de leurs matelots…).
Puis, les formes politiques occidentales s’imposent à leur tour : en 1840 une Constitution écrite limite les pouvoirs de la monarchie traditionnelle, le pouvoir législatif étant cédé à un Parlement bicaméral, dont une assemblée de roturiers élus au suffrage universel.
Ainsi, en 1848 l’ACBFM permet la création d’une Eglise hawaïenne indépendante (le processus prend 15 ans). Toutefois, les Yankees résidents ou naturalisés gardent le contrôle de cette Eglise et la culture indigène, affaiblie par le déclin démographique, cède du terrain : en 1853, l’anglais devient langue d’enseignement dans les écoles[28]. La christianisation a conduit à l’américanisation.
La mission de Hawaï devait servir de base pour l’évangélisation des archipels du Pacifique.
Une première tentative est menée en Polynésie, aux Îles Marquises, en 1833, mais les mœurs trop libres des Polynésiennes obligent les missionnaires à plier bagages au bout de quelques mois à peine.
En 1852, les missionnaires s’attaquent à la Micronésie, d’abord aux Iles Carolines, à Ponape/Pohnpei et Kosrae, où séjournent de nombreux baleiniers américains à la recherche d’eau, de bois et de femmes. Les trois couples débarqués à cette date ont deux missions : réparer les dégâts moraux faits par leurs compatriotes et sauver les âmes des autochtones, réputés ignorants, dépravés et superstitieux. Les envoyés ont besoin des autorités indigènes pour mener l’évangélisation. Paradoxalement, les missionnaires dont l’œuvre est subversive pour l’ordre social ancien doivent s’allier avec les représentants de cet ordre social, fondé sur des liens étroits entre les dieux et les chefs, et qui n’ont donc pas intérêt à voir leurs sujets abandonner le polythéisme.
Ils luttent contre la prostitution et obtiennent la fermeture des maisons closes, souvent tenues par des étrangers. Ils mettent par écrit le ponapéen, traduisent la Bible dans cette langue et donnent une éducation aux indigènes (arrivée d’une presse en 1856 pour diffuser les nouveaux textes) et soignent (notamment en 1854, lors de l’épidémie de variole qui décime la population, en prônant la vaccination).
Malgré ces efforts, les débuts de l’évangélisation sont lents : en 1860, il n’y a que 12 convertis à Ponape. Mais les progrès s’accélèrent, grâce à la constitution d’un parti chrétien qui s’organise face aux autorités traditionnelles résistantes. En 1867, Ponape est chrétienne. A Kosrae, il faut attendre 1858 pour deux premiers convertis, mais là aussi les progrès s’accélèrent et le parti chrétien peut faire face aux assauts de la tradition. La conversion religieuse s’accompagne comme à Hawaï d’une réforme démocratique en 1869.
Les Îles Marshall et Gilbert constituent l’étape suivante : deux missionnaires sont débarqués en 1857 à Ebon, à l’extrémité sud de l’archipel des Marshall. Un autre s’installe dans les Iles Gilbert. A Ebon, les missionnaires, aidés par des auxiliaires hawaïens, protégés par le roi Kaibuke, n’ont pas à lutter contre les Blancs dépravés (les négociants d’huile de coprah n’arrivent qu’un an plus tard) et diffusent la parole divine dans une population mobile qui la fait passer d’île en île, traduisent la Bible en langue locale et ouvrent des écoles. En 1862, les 10 premiers convertis rejoignent l’Eglise et les progrès se poursuivent, malgré une tentative de réaction à la mort de Kaibuke. Les missionnaires américains passent la main aux indigènes qui, avec efficacité, font passer les Marshall à l’Evangile dès les années 1870.
Cette œuvre n’est pas, à la différence des missions britanniques, françaises ou allemandes, le premier pas de l’impérialisme des EU. La mission protestante, entreprise privée, a accompli la double tâche qu’elle s’était assignée : sauver les âmes et civiliser les autochtones « barbares » en leur apprenant à lire et à écrire (y compris aux femmes), en les soignant, et en leur inculquant des mœurs moins « féroces ». Il ne s’agit pas seulement de participer à l’éveil religieux des âmes mais aussi de participer à la réorganisation sociale et politique des sociétés.
- Les progrès sont plus lents et plus tardifs en Chine et au Japon.
En Chine, à la différence d’Hawaï où ils sont les premiers et les seuls représentants de la mission protestante, les EU suivent leurs collègues britanniques avec plus de 20 ans de retard : l’ABCFM envoie ses premiers missionnaires en 1829, puis d’autres confessions suivent les congrégationalistes (épiscopaliens en 1835, baptistes en 1836, presbytériens en 1838). Toutefois, avant l’ouverture de la Chine, les missionnaires n’ont pas la possibilité de convertir les autochtones et passent leur temps à apprendre le chinois auprès des communautés chinoises émigrées dans l’Asie du Sud Est et à rassembler des informations publiées dans le Chinese Repository (1832-1851). Le pasteur Bridgman, pionnier de 1829, publie en 1838 à l’intention des Chinois une Brève description des Provinces-Unies d’Amérique, un peu idéalisée. Les missionnaires éditent aussi des tracts chrétiens.
Les deux guerres de l’opium (1840-42 et 1858-60) sont considérées par les missionnaires comme la main de Dieu qui va permettre d’ouvrir la Chine au christianisme.
Par le Traité de 1844 ils obtiennent le droit de s’installer dans les ports ouverts et par celui de 1858, d’enseigner et pratiquer librement leur religion. Les missionnaires américains des différentes confessions affluent mais leur nombre, vers 1860, se limite à quelques dizaines.
La faiblesse des effectifs n’est qu’une des difficultés rencontrées : on doit noter aussi la rotation du personnel liée aux conditions sanitaires, les entraves officielles (pas de lieux de culte en centre-ville, seulement en banlieue) la méconnaissance des dialectes locaux, la faiblesse du soutien des EU, fondée sur la seule bonne volonté du consul local. Les missionnaires insistent aussi sur l’action des élites confucéennes qui tiennent à préserver la religion traditionnelle qui assure l’ordre social dont ils bénéficient. Toutefois, les masses chinoises sont largement xénophobes et savent bien que le christianisme est lié à la pénétration étrangère. De plus, le christianisme est considéré comme une religion barbare, confuse (dogme de la Trinité et idée du péché inconnue en Chine). Enfin, la conversion exige un changement complet de mode de vie qui met souvent les familles converties au ban de la société, isolées et menacées (d’où le meilleur succès chez les marginaux, qui n’ont pas grand-chose à perdre).
Tous ces éléments expliquent que malgré les efforts (tractage, prédication publique, ouverture de lieux de culte, accueil de jeunes Chinois dans des écoles ou des pensions, traduction du Nouveau Testament en mandarin en 1850), les résultats sont très décevants : en 1860, les congrégationalistes comptent 12 convertis, les méthodistes 54. Après 1860 et l’ouverture des campagnes, les lieux de culte étant tenus par des Chinois convertis, les chiffres progressent un peu plus ; les principales recrues venant des milieux pauvres, des déclassés et des marginaux. Malgré cette percée très relative, en 1870 on peut dire que l’œuvre missionnaire est un échec en Chine.
Toutefois, lors du renouveau de l’effort d’évangélisation des années 1880, les protestants américains, présents en Amérique latine où ils s’unissent avec les Anglais pour lutter contre le papisme, concentrent leur action sur deux pays : la Chine et le Japon.
Au Japon, où la présence hollandaise avait permis une petite implantation protestante depuis le XVIe s., après des débuts hésitants, l’évangélisation avance à grands pas dans les années 1880 : en effet, les Japonais, en se convertissant, espèrent accéder aux modes de pensée qui sous-tendent l’industrialisation, la modernisation et donc la puissance, repoussant le risque de colonisation par les Occidentaux. Les élites (issues de l’ancienne classe des samouraïs) sont donc touchées en premier, d’autant que les protestants ne s’adressent pas aux classes populaires, espérant conquérir la société du haut vers le bas. Ils créent des écoles : kindergartens, écoles de filles, universités comme celle de Doshisha, à Kyoto, fondée en 1875, sous le nom de Doshisha English School par Niijima Jo, connu sous le nom de Joseph Hardy Neesima. Celui-ci avait fait ses études aux Etats-Unis entre 1864 et 1874 et revient dans son pays pour y fonder cette école avec le révérend Jerome Dean Davis. En effet, les Japonais chrétiens, du fait même qu’ils appartiennent à l’élite, prennent le relais et créent leurs propres églises autonomes et leurs propres institutions d’enseignement et d’évangélisation.
Toutefois, les espoirs que ces Japonais avaient mis dans la conversion ne se réalisent pas : l’impérialisme occidental résiste. C’est pourquoi les cultes traditionnels reviennent en faveur et qu’à partir de 1890, le mouvement d’évangélisation ne progresse plus au Japon, il se stabilise pour décliner lors de la phase ultranationaliste des années 1930.
En Chine, les espoirs missionnaires sont immenses car l’enjeu est grand : le nombre d’hommes qu’elle compte et son niveau de civilisation en feraient, si elle se convertissait, l’instrument de la victoire mondiale du christianisme ; par contre, son maintien dans le paganisme en ferait une menace pour les valeurs chrétiennes occidentales.
Sur les bases posées dans les années antérieures, et face à l’hostilité des élites, à la différence du Japon, on met l’accent sur la conversion des masses populaires : prédication dans la rue, distribution de tracts et de bibles traduites dans les divers dialectes chinois… souvent sans effet sur des paysans analphabètes étrangers au symbolisme chrétien. L’objectif est en effet d’obtenir la conversion et le salut des âmes. Un débat existe entre les tenants de cette évangélisation immédiate et ceux qui comprenant que l’intérêt des Chinois pour les missions est surtout utilitaire (accès à la science moderne et à l’apprentissage de l’anglais, permettant d’accéder à de meilleurs emplois), favorisent les œuvres séculières d’éducation et de médecine qu’ils espèrent être des préalables à l’ouverture des âmes à la foi chrétienne. En 1877, lors de la conférence de Shanghai, le pasteur presbytérien Calvin Mateer plaide pour l’œuvre éducative, mais ses collègues sont réticents. Il fonde une école secondaire, puis en 1882 le premier collège d’enseignement supérieur à Dengzhou, dans le Shandong. Mais ces initiaives ne prendront vraiment de l’ampleur qu’après 1900 et l’insurrection nationaliste des Boxers.
d. Après la guerre de Sécession, les Etats-Unis s’impliquent dans la modernisation et le développement de leurs partenaires commerciaux de l’aire pacifique.
Jusqu’à la guerre de Sécession, les contacts culturels entre les Etats-Unis et les pays du Pacifique restent marginaux, limités à une évangélisation qui n’a d’ailleurs que peu de succès. Avec l’intensification des échanges commerciaux, la frontière culturelle s’efface progressivement, notamment à l’égard du Japon.
Si les Japonais avaient été assez mal considérés par les Américains, comme sournois et seulement capable de comprendre la force, la rapide ouverture et la modernisation du Japon tendent à transformer la vision qu’en ont les Américains en un peuple volontaire que les EU doivent aider à progresser vers l’éducation et la modernisation.
En effet, les Américains des dernières décennies du siècle sont porteurs d’une idéologie de progrès : ils estiment avoir les moyens de moderniser/civiliser les peuples attardés du Pacifique, pour les faire émerger du sous-développement, grâce aux recettes qui ont réussi chez eux…
La modernisation passe par la formation du capital humain, c’est-à-dire des élites et de travailleurs qualifiés, formation à la fois intellectuelle et technique mais aussi morale : il s’agit de transmettre les valeurs à l’origine de l’essor économique des Etats-Unis.
Avant les années 1870, les universités et collèges des EU, formés sur le modèle anglais classique, ont peu à offrir aux jeunes Asiatiques. La création d’universités modernes et la multiplication des écoles professionnelles dans les dernières années du siècle permettent aux EU de mieux contribuer à la formation des jeunes Asiatiques dans les établissements sur le sol américain.
En 1873 (5 ans après la révolution Meiji), il y a déjà 200 à 300 Japonais dans des établissements américains.
Toutefois, il parait plus intéressant de moderniser les systèmes éducatifs sur place que de déplacer les étudiants. Les missions protestantes sont favorables à l’ouverture de classes de tous niveaux dans les pays asiatiques, car elles y voient un moyen de diffuser le christianisme.
Entre 1871 et 1872, la mission Iwakura visite les EU afin d’y puiser des informations sur la science, la technique, l’enseignement… qui pourraient servir à la modernisation du Japon. On organise pour les membres de la mission une tournée dans les écoles, collèges et universités de Boston, NY et Washington.
Dans le même ordre d’idée, le Japon cherche à faire venir des techniciens et des savants occidentaux, appâtés par des salaires conséquents. Parmi eux, les Américains sont nombreux.
Ainsi, Howard Capron, commissaire fédéral à l’agriculture réside pendant quatre ans au Japon, entre 1871 et 1875, pour un salaire trois fois supérieur à celui qu’il touchait à Washington. Il participe à ce titre à la colonisation de la grande île du nord, Hokkaido : nouveaux outils agricoles, nouvelles espèces, remplacement du riz par le blé, mieux adapté… Entre 1876 et 1877, William Smith Clark, président du collège agricole d’Amherst (Massachussetts), fonde la même institution à Sapporo pour y former les pionniers qui s’installent à Hokkaido.
On recrute aussi des Américains pour mettre sur pied au Japon un système scolaire moderne, notamment David Murray, professeur à l’Université de Rutgers (Université de l’Etat du New Jersey), superintendant de l’éducation au ministère japonais de l’Education de 1873 à 1879. Il inspire les buts de l’enseignement : produire des individus indépendants, d’une haute moralité et patriotes, mettre l’accent sur les matières utiles à l’édification d’une société moderne. D’autres Américains enseignent dans les universités japonaises, comme le zoologiste Edward S. Morse, entre 1877 et 1879, qui implante le darwinisme au Japon…
En Chine, l’aide au développement est moins massive dans les premiers temps, car le gouvernement hésite à moderniser un pays où la contestation est croissante et se montre hostile aux missions protestantes. L’essor des établissements scolaires viendra après seulement la révolte des Boxers de 1899.
En 1898, le Pacifique entre toutefois de façon brutale dans la réalité de la vie politique américaine : les exploits du commodore Dewey à Manille, la colonisation des Philippines, l’aboutissement de l’annexion d’Hawaï, malgré les résistances des anti-impérialistes, laissent imaginer que les EU entrent dans une nouvelle phase de leurs relations avec la zone pacifique.
La construction d’une puissance continentale
Bibliographie
Paul Claval, La conquête de l’espace américain, du Mayflower au Disneyworld, Flammarion, 1989.
Jean-Michel Lacroix, Histoire des États-Unis, PUF, 4e éd 2010.
Daniel Royot, Jean-Loup Bourget, Jean-Pierre Martin, Histoire de la culture américaine, PUF, 1993.
Frédéric Salmon, Atlas historique des États-Unis de 1783 à nos jours, Armand Colin, 2008.
- L’unification du territoire
- L’administration du continent (des territoires aux États) : Trois textes fondateurs.
Au moment de l’indépendance, le territoire des États-Unis s’étendait sur 2 300 000 km², soit déjà quatre fois la France actuelle. Au milieu du XIXe siècle, le territoire de l’union comprenait 7 700 000 km². Par l’achat de la Louisiane à la France en 1803, acquisition de la Floride en 1819, du Texas en 1845, de l’Oregon en 1846 et enfin de la Californie de tous les autres territoires mexicains au nord du Rio Grande, les États-Unis ont considérablement étendu leur territoire.
À la question de l’acquisition succède aussitôt la question de l’occupation des territoires, de leur statut, de leur organisation, de leur mise en valeur. Dès les années 1780, les premières ordonnances sont contemporaines de la première expansion avec les premiers passages au-delà des Appalaches.
En effet, en 1782, après l’ultime défaite de Yorktown (1781), l’Angleterre offrit aux Insurgents les territoires compris entre les Grands Lacs au nord, le Mississippi à l’ouest et les Florides espagnoles au sud. Cela entraîne vite des tensions et trois types de problèmes :
- une discorde entre états : par exemple, la Virginie considéra comme sien tout le nord-ouest parce que la Pennsylvanie, elle, avait clos sa frontière occidentale.
- des contraintes de gestion des qu’il fallut assurer l’administration de ces nouvelles acquisitions.
- La crainte des petits états côtiers de l’Est de l’accroissement considérable des états qui pouvaient potentiellement s’agrandir.
La question fut réglée en octroyant ces territoires au gouvernement fédéral qui espérait en tirer, par la vente des terres à des particuliers, des ressources pour rembourser les dettes contractées à l’occasion de la révolution et de la guerre contre l’Angleterre.
Il reste que ces territoires, devenu domaine public fédéral n’avaient pas de loi pour les administrer, contrairement aux états. Pour y remédier, le Congrès établit deux séries de règles fondamentales.
En 1785 d’abord, il vota une ordonnance cadastrale organisant l’arpentage et la revente des terres aux particuliers. Deux lignes de référence (base line et range line) ce coupant à angle droit servirent dorénavant à établir une grille cadastrale faite de carrés de six miles de côté, les townships, sectionnés en carrés d’un mile de côté voire en lots plus restreints pour les besoins de la vente. À partir de 1805, les lignes de référence imaginaires du début deviendront systématiquement des parallèles et des méridiens de référence, choisis dans chaque territoire ou État. Ce parcellaire complètement orthogonal marquera tous les éléments d’occupation humaine dans l’Ouest : champs, routes, etc. De surcroît, les très bas prix pratiqués donnèrent pratiquement à tout Américain la possibilité d’être propriétaire, même si très vite des spéculateurs achetèrent des sections entières et revendirent en fonction de la pression du marché, dénaturant ainsi les volontés originelles du Congrès. Ainsi, le droit précédait la pratique, contrairement aux pays de l’Ancien monde (où les deux se perdaient d’ailleurs dans la nuit des temps). Cela donnait aux droits de propriété une puissance inconnue jusqu’alors. Des états de l’Est venant de renoncer à leurs prétentions territoriales dans le nord-ouest, cette ordonnance trouvait immédiatement application dans cette zone. Deux géomètres envoyés par le gouvernement se rendirent sur place et déterminèrent la première ligne de base de référence en s’appuyant sur la Pennsylvanie et la rivière Ohio. Dans ce polygone furent créés au fil des besoins les townships et sections nécessaires. La trame était lancée.
Le 13 juillet 1787, le Congrès continental rendit une autre ordonnance cruciale, dite ordonnance du nord-ouest du nom de la vaste zone tout juste libérée des revendications des états et devenue ipso facto domaine public. Ce nouveau territoire du Nord-Ouest d’abord propriété fédérale sera divisé par le gouvernement quand celui-ci désirera en plus petits territoires relevant toujours de son autorité directe mais où les citoyens seront libres d’élire une assemblée consultative ; chaque territoire pourra, quand le nombre de citoyens y atteindra 60 000 ; pétitionner au congrès pour son admission en tant qu’État de plein exercice à condition de se donner une constitution et de respecter la constitution fédérale en train d’être discutée. Cette dernière, achevée en septembre 1787 faisait sienne la phase ultime de ce processus d’entrée dans l’Union. En 1788, les premiers colons achetèrent et s’installèrent. La même année, un gouverneur arrivé dans l’endroit pour y exercer les pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire. Il procéda à la création de trois premiers comtés, lesquels assurèrent l’administration locale et la fonction judiciaire de première instance. Treize ans plus tard, en 1803, l’Ohio sollicitait son admission en tant qu’État dans l’Union. Entre-temps, en 1789, une ordonnance avait élargi l’ordonnance à tout le pays. Dès 1792, la demande d’adhésion à l’Union des habitants du Kentucky, suivi en 1796 par ceux du Tennessee montraient l’intelligence de la mesure : cette lucide et pragmatique, mais extraordinaire innovation institutionnelle permettra l’intégration sans heurt des territoires progressivement acquis par les États-Unis, jusqu’en plein XXe siècle avec l’adhésion de l’Alaska en 1958 et des îles Hawaï en 1959.
Les années 1785-87 voyaient donc apparaitre un triple fondement : cadastral et administratif avec ces deux ordonnances et institutionnel, avec la rédaction de la constitution des États-Unis achevés dans l’urgence. Celle-ci sauva ce vaste ensemble géographique et humain de l’abîme dont elle était si proche encore quelque mois auparavant : elle a toujours cours.
- Des transports et des communications à l’échelle du continent.
La question des transports est vraiment au cœur du sujet « les États-Unis et le monde » pour trois raisons :
- Les transports unifient le territoire et jouent un rôle clé dans la question de la cohésion entre le nord et le sud ;
- Les transports représentent un enjeu dans la conquête de l’Ouest ;
- Les transports permettent le lien avec le reste du monde : points d’arrivée des migrants, grands ports d’importation et d’exportation des marchandises, support des expéditions d’exploration et des interventions militaires.
Très tôt, dès la période coloniale, les exploitants agricoles du piémont appalachien utilisent les cours d’eau pour expédier leur production. Le succès des canaux en Angleterre inspire les entrepreneurs et quelques états américains, qui financent à la fin du XVIIIe siècle la construction de canaux un peu partout dans le pays. La guerre en Europe à partir de 1792 occasionne une demande de grain qui oriente toutes les attentions et bientôt les flux migratoires vers les bonnes terres des grands lacs. Un moyen de transport bon marché s’avère alors indispensable. Comme la guerre d’indépendance avait par ailleurs montré que le Nord ne communiquait pas facilement avec le Sud, certains responsables politiques pensèrent à un réseau entre les états qui en plus souderait la nation. Ainsi, en 1806, le congrès vota les crédits pour une route nationale empierrée franchissant les Appalaches. À la demande du Sénat, le rapport Gallatin (du nom du secrétaire au trésor qui eut le plus long mandat de l’histoire américaine (13 ans) en 1808 élabore un plan d’intérêt général alliant voies côtières, rivières aménagées et pour les relier entre elles, route d’intérêt national par-dessus les Appalaches, plus un canal entre Hudson et Lac Ontario. La guerre avec l’Angleterre de 1812 ajourne le projet et à nouveau les marchandises et les hommes encombrent les chemins et les ports face à un océan où l’ennemi se déplace tout à son aise. Passée cette nouvelle épreuve, la présidence suggère en 1815 que l’État supervise la construction d’un réseau national, puis recule devant la contre-proposition de financement fédéral.
Finalement, en raison des rivalités et des jalousies entre états, les initiatives seront privées. Le Nord bénéficie de sa configuration topographique moins montagneuse que celle du Sud et comportant de surcroît la pièce maîtresse des Grands Lacs où circulent déjà des bateaux à vapeur des bateaux à fond plat. Date capitale : le 26 octobre 1825, le canal Érié est ouvert sur toute sa longueur. Malgré ses 83 écluses, cette nouvelle voie de communication divise par 10 le coût du transport de marchandises entre la région des lacs et la côte atlantique. Aussitôt que sont connus les premiers résultats financiers du canal Érié, les initiatives fusent, si bien qu’en 1840 l’est est relié solidement à l’ouest et l’ouest drainé du Nord au Sud jusqu’à la mer par le Mississippi. Grâce au canal Érié, New York, idéalement placé à l’embouchure de l’Hudson, aller reléguer Philadelphie à un rôle de second plan et surclasser Boston et Baltimore, les deux grands ports concurrents. S’appuyant sur un réseau de canaux avant tout septentrional, de riches gisements houillers exploités en Pennsylvanie (qui fourniront à partir de 1828 la ville de New York en combustible) et une population se renouvelant chaque jour (et non seulement agricole et attachée à son horizon comme dans le sud), l’industrie nouvelle était propulsée. Le Nord gardera cet avantage pendant un siècle. Et au moment où les chemins de fer s’étendent et éclipsent les canaux les moins rentables, le capital est déjà disponible et finance les chemins de fer sur place à tel point qu’au moment où la guerre civile éclate, le sud a trois fois moins de chemins de fer et cinq fois moins de manufactures que le Nord.
Ainsi, la révolution des transports engagée au début du siècle se poursuit entre 1830 et 1860. L’artère principale vers l’ouest est la route de Cumberland démarrée dans le Maryland en 1811 et prolongée jusque dans l’Illinois. Cette route à péage, macadamisée, large de 18 m et longue de presque 1000 km préfigure les autoroutes modernes.
Le chemin de fer fait son apparition vers 1830, mais la révolution du rail est si rapide qu’en 20 ans, le rail devient le moyen de transport de marchandises privilégié, même pondéreuses et concurrence les canaux, même le canal Érié. En 1854, Chicago devenue le plus gros marché de grains des EU est desservie par 74 trains chaque jour.
Alors qu’en 1830, on comptait 1300 miles de canaux et 73 miles de voies ferrées, on en est en 1850 à 3700 pour les canaux et 9000 pour le chemin de fer.
La suite est plus connue, notamment la construction des transcontinentaux. La loi de 1862 dite Homestead Act permit d’offrir aux compagnies de chemin de fer la moitié des terres publiques sur 12 à 50 miles de largeur selon les états de part et d’autre des nouvelles grandes lignes qu’elles voudraient bien construire. Grâce à cette mainmise de fait sur de larges bandes de territoires, les kilomètres de rails s’additionnèrent et nourrirent la demande des produits métallurgiques. Mais aggravèrent aussi la crise agraire du dernier quart du XIXe siècle dans l’Ouest par des prix artificiellement élevés, sans rapporter autant de bénéfices utiles à placer dans les activités nouvelles que ceux réalisés par les transporteurs et les banques pendant la guerre de sécession. Leur déclin commencera dès les années 1920, quand la route et le transport par tube reprendront une partie du trafic. Mais le chemin de fer est l’un des éléments de la mythologie américaine. Il joua un grand rôle dans la conquête de l’Ouest et dans la circulation des hommes et des idées. Un débat a agité un temps les historiens spécialistes de la question de l’occupation du territoire : certains ont cherché à défendre l’idée que la mise en valeur du territoire ne devait rien au chemin de fer et que la voie d’eau aurait suffi à assurer les transports nécessaires à la mise en valeur de l’ouest : certes, les voies d’eau sont nombreuses, mais, si elles convenaient dans le cadre d’une économie seulement agricole, elles n’auraient pas permis la prolifération d’activités de toutes sortes, notamment extractives, que permit le train.
La date de 1862 est symbolique à un autre titre : c’est aussi l’année du Pacific Railway Act, qui attribue la construction du premier chemin de fer transcontinental à deux compagnies ferroviaires : la Central Pacific pour le tronçon occidental depuis Sacramento et l’Union Pacific pour le tronçon oriental depuis Omaha (Nebraska). En 1869, au bout de 6 années de travaux et des pires difficultés (nombreux ouvriers tués : 2000, soit 10% des effectifs employés, dont beaucoup de Chinois qui travaillaient nombreux sur le tronçon ouest, le tronçon est embauchant, lui, de nombreux Irlandais), la première ligne transcontinentale de l’histoire s’achevait dans l’Utah, à Promontary Summit, où un clou d’or est planté (golden spike). Elle était longue de 3000 kilomètres. Alors qu’il fallait six mois pour rejoindre les deux côtes des États-Unis en chariot, le chemin de fer permettait de le faire en une semaine. Dans la deuxième moitié du XIXe siècle, la population américaine installée dans les États de l’Ouest passe de 150 000 à 4 millions. L’achèvement du transcontinental contribua aussi au massacre et au déclin de la population indienne. Le décollage économique de la Californie fut favorisé par le transcontinental. On a pu dire que désormais les États étaient vraiment unis.
En 1882, l’Atchison, Topeka and Santa Fe Railway partie d’Atchison (Kansas) et le Southern Pacific Railroad parti de Los Angeles (Californie) réalisèrent une seconde liaison transcontinentale.
Le Southern Pacific Railroad relia La Nouvelle-Orléans (Louisiane) et Los Angeles en 1883, assurant ainsi une liaison entre le golfe du Mexique et l’océan Pacifique.
Le Northern Pacific Railway, achevé en 1883, relia Chicago (Illinois) et Seattle (Washington).
Une autre date symbolique peut illustrer à la fois cette unification territoriale et le rôle central du chemin de fer : le 18 novembre 1883, les compagnies ferroviaires adoptent le temps universel, alors que, jusque-là, 49 heures différentes étaient utilisées sur le territoire.
Cette période 1860-1900, qui suit la guerre de Sécession est vraiment celle de l’essor économique américain et celle du triomphe des chemins de fer. 48 000 km en 1860, 320 000 km en 1900.
- La création d’une économie nationale
En 1823, les États-Unis représentent, avec 12 000 millions de dollars, environ 2 % du produit mondial brut, certes plus que toute l’Amérique latine, mais beaucoup moins que les puissances européennes (France 38 000 et RU 36 000). Or, en 1900, ils talonnent le RU et en 1913 le dépassent, accédant ainsi au premier rang mondial.
Le grand défi va être la réalisation d’un marché national.
- Un marché national ?
Le premier élément de l’édification d’un marché national, c’est, outre l’extension et la densification du réseau de transport, la diminution des temps de parcours et d’acheminement. En 1815, il faut plus de 50 jours pour acheminer des marchandises de Cincinnatti à New York ; en 1850, il ne faut que 6 à 8 jours par rail. Le cout du fret d’une tonne de marchandise varie de 30 à 70 cents par mile en 1815, de 2 à 9 cents en 1850 selon le mode de transport choisi.
L’autre élément fondamental, c’est le télégraphe qui bouleverse le monde des affaires et abolit l’espace dans le domaine de la circulation de l’information. Mis au point par Morse en 1835 et opérationnel à partir de 1844, il permet de transmettre un message en quelques secondes là où un message mettait six mois en chariot puis 6 à 10 jours par le Pony Express pour traverser le continent. En 1860, 50 000 miles de lignes sont installés, souvent en parallèle des voies ferrées.
La modernisation des moyens de communication a considérablement stimulé l’essor économique du pays, mais il apparaît que les grandes composantes de l’Union ont fondé leur développement sur des atouts différents. La compétition entre Nord et Sud à la fin du XVIIIe siècle a pris insensiblement la forme d’un véritable clivage en l’espace d’une cinquantaine d’années. Le Nord-Est s’est industrialisé tandis que le Sud est demeuré agricole, mais surtout les deux économies sont devenues plus contradictoires que complémentaires. En outre, à partir de 1830, l’entente qui a permis à l’Union d’exister est remise en cause, car une nouvelle solidarité apparaît entre l’Est industriel et l’Ouest agricole. Le Nord qui, dans le contexte de la guerre de 1812 avait vu ses activités commerciales hypothéquées doit se reconvertir dans les activités manufacturières il ne dépend plus désormais que du marché intérieur et s’appuie au niveau de l’offre sur les ressources locales tant dans le secteur des produits agricoles que dans celui des minerais ou du charbon. De plus, l’accroissement démographique entraîne une augmentation de la demande des produits manufacturiers et le Nord va bénéficier de cette conjoncture nouvelle. D’autre part, le Nord parvient à pallier le handicap d’une main-d’œuvre le plus souvent rare et presque toujours non spécialisée, en bénéficiant des acquis d’inventions techniques les plus diverses. Moissonneuse à blé de McCormick en 1831, herse à disques rotatif de Page en 1847, moissonneuse lieuse de Appleby en 1858, machine à coudre d’Elias Howe en 1846, perfectionnée par Singer en 1851, machine à écrire, machine à couper la fourrure et bien d’autres. Mais l’invention décisive d’Eli Whitney qui avait déjà mis au point en 1793 l’égreneuse à coton est de concevoir un système d’assemblage à la chaîne de pièces interchangeables. La standardisation pratiquée par Samuel Colt dans la fabrication des armes se répand et touche bientôt toute une industrie mécanique en plein essor. L’industrie textile qui est l’un des points forts de l’économie du Nord bénéficie aussi de cette modernisation des usines de textile qui fonctionne sur la base d’un paternalisme fort contraignant et fait appel à une main-d’œuvre jeune et féminine qui travaille jusqu’à 72 heures par semaine pour un salaire de misère. La ville nouvelle de Lowell (Massachussetts) fait figure de « Manchester de l’Amérique », avec ses « Lowell girls ». Désormais le mode de production artisanal de type européen est remplacé par une production de masse très mécanisée pour satisfaire la demande croissante de vastes marchés de consommateurs. Soutenu par un bon système bancaire et un réseau efficace de communication, la révolution industrielle est en marche.
En revanche, les intérêts du Sud paraissent tout à fait contraires, car les grands choix économiques sont différents. On a forcé le tableau en réduisant le Sud à n’être qu’une région agricole. Les choses sont plus complexes. Le Sud a développé en réalité tout un système d’agriculture commerciale et de commercialisation de ses produits agricoles. Mais l’extension du coton est telle qu’elle supplante presque tout et si elle assure la fortune pendant quelques décennies, elle demeure fragile dans la mesure où la monoculture crée une situation de dépendance dont Jefferson avait déjà senti le danger. La première forme de dépendance tient au fait que la production massive de côtoyer à la demande de l’extérieur. Les producteurs de coton vendent aux manufactures anglaises du Lancashire et en retour se fournissent en Angleterre. Ce système d’échange repose de surcroît sur une dépendance financière près puisque les planteurs sont contraints de vivre des acomptes que leur consentent les banques anglaises. La situation économique du Sud dépend du volume de ses exportations et se détériore au gré des circonstances dont elle n’a pas la maîtrise. La décision d’embargo qui met un frein aux exportations dans le contexte de la guerre de 1812 a bien montré la fragilité du marché mais l’activité redémarre en 8114 et ne cesse de progresser jusqu’en 1860. Sans parler de la la qualité exceptionnelle de la fibre américaine ! Non seulement le coton représente la majorité du volume total des exportations américaines (et occupe une place de plus en plus grande : 48 % en 1820 et 57 % en 1860) et place les États-Unis en tête des producteurs au niveau mondial. L’autre limite du système est liée à la main-d’œuvre noire qui soulève le problème social de l’esclavage : la nature même de la culture du coton qui épuise le sol et qui contraint à chercher sans cesse des terres nouvelles et l’exigence d’une production accrue pour maintenir le volume d’exportation entraîne le Sud à répandre la pratique de l’esclavage au-delà d’une zone géographique limitée. De plus en plus cette question cesse d’être une affaire d’intérêt régional et va susciter un débat national conflictuel.
- Une puissance émergente.
La révolution industrielle n’est évidemment pas propre aux États-Unis puisqu’elle a commencé par toucher la Grande-Bretagne en 1780 et qu’elle affecte l’Allemagne à peu près en même temps. Ce qui porte le plus à controverse, c’est plutôt sa signification par rapport à la guerre de Sécession. Charles et Mary Beard ont affirmé dans leur ouvrage de 1927, The rise of the American Civilization, que la guerre civile avait constitué une « deuxième révolution américaine » en étant la cause la réussite industrielle. Ils reprennent ici la version proposée dès 1907 par Upton Sinclair qui voyait dans l’affrontement de deux systèmes socio-économiques radicalement opposés la cause du conflit politique entre les deux sections. Les Beard ont fait école, mais d’autres plus récemment ont tenté de montrer qu’au contraire la guerre avait retardé l’ère de la révolution industrielle. L’interprétation nouvelle affirme que la guerre et la reconstruction sont des luttes plus politiques économiques et relativise l’importance économique de cette charnière de 1860-1865. Elle consiste à montrer que le champ industriel a démarré avant la guerre de Sécession vers 1840, qu’elle a été un peu freiné dans certains secteurs seulement par la guerre civile et que l’essor industriel reprend très activement ensuite. Ainsi le premier démarrage se situe entre 1843 et 1860 et le véritable décollage s’opère dans les années 1868-1893 si l’on entend par là le plein rendement de l’industrie lourde et la maturité technologique est atteinte en 1900. D’autres auteurs situent le décollage au cours de la décennie 1880 et plus particulièrement dans la période 1884–1890 si on se réfère au capitalisme monopolistique qui repose sur des firmes géantes. Ce que l’on peut dire c’est qu’en 1860 Amérique est toujours essentiellement rurale et que la période d’industrialisation massive est postérieure à 1870.
L’expansion rapide du secteur industriel entraine l’augmentation du PNB. Avec une moyenne annuelle supérieure à 4 %, la croissance spectaculaire du produit national brut mesurant l’ensemble des produits passe de 9 milliards en 1870 à 60 milliards en 1916. Il est vrai que le produit national par habitant ne connaît pas la même progression avec un accroissement seulement 2 % par an mais il triple tout de même en 50 ans. Le PNB réel par tête en dollars constants passe de 150 pour la période 1869–1878 à 270 pour la période 1899–1908.
Dans cette production, la part de l’industrie est prépondérante. Dès 1889, l’industrie remplace l’agriculture comme secteur dominant de l’économie. En 1900, elle représente la moitié contre moins d’un tiers pour l’agriculture. En s’inversant ainsi, les proportions consacrent la fin de l’Amérique agricole. Dans le secteur industriel, dès 1890, la production des États-Unis égale celle de l’Angleterre, de l’Allemagne et de la France réunies. En passant de 5350 millions de dollars à 9350 millions de dollars de 1880 à 1890, la valeur ajoutée de la production a doublé en une décennie. L’indice de la production industrielle connait une progression spectaculaire : fixé à 100 pour 1899, il part de 16 en 1860 et dépasse 200 à la veille de la première guerre mondiale : il se voit donc multiplié par 13 en 50 ans. Il double dans les 15 premières années du XXe siècle.
L’essor industriel qui fait des EU une puissance moderne dès la fin du XIXe siècle a plusieurs causes : l’exploitation des ressources naturelles abondantes dont certaines ne sont découvertes qu’après 1850, le développement d’un marché de capitaux grâce un secteur bancaire fort, la productivité rendue possible par les inventions technologiques, la production sur une grande échelle grâce à la mécanisation et une véritable révolution du travail, la transformation des matières premières en produits manufacturés facilitée par un système de transport efficace, un marché intérieur en pleine expansion, une main-d’œuvre abondante. On ne s’étendra pas ici sur certains atouts indiscutables comme l’exploitation des matières premières et des métaux précieux, comme le charbon ou le fer disponibles en abondance. Sans oublier le pétrole à partir de 1859. Les inventions technologiques ont également leur part dans l’accroissement de la productivité. Il suffit de citer la figure d’Edison, même si la mise en valeur de quelques grandes figures romantiques sous les traits d’un inventeur individuel génial risque de faire oublier l’immense cohorte des scientifiques, ingénieurs et techniciens qui a permis cette révolution technologique. Le rôle des transports a déjà été évoqué plus haut et il se confirme tout au long de la période. Mais l’originalité de la formule américaine réside dans l’organisation économique.
- La grande entreprise
L’organisation économique américaine est marquée par la concentration. Celle-ci est la conséquence de la concurrence et d’une conjoncture économique marquée par la récession et la baisse des prix. En effet, le dernier tiers du XIXe siècle est marqué par une phase de récession, une phase B, de 1873 à 1896. La seule réponse est d’organiser la concurrence en créant des entreprises géantes. Ainsi en 1900, 2 % des établissements industriels fournissent la moitié des produits manufacturés. Les pools constituent la première forme de la concentration. Il s’agit pour les concurrents de conclure des ententes pour maintenir les prix et se partager le marché, mais les crises mettent en péril ces accords et conduisent à toutes les surenchères à la baisse. Ces variations sont désastreuses tant pour les patrons que pour les ouvriers mis à pied. Alors naît l’idée des trusts. Le premier fut inventé en 1882 par Rockfeller. Lancé très jeune dans l’industrie pétrolière, il conclut une entente avec les chemins de fer et obtient des réductions importantes sur le transport des barils. Sa firme, la Standard Oil of Ohio est assez solide pour traverser la crise de 1873. Il supprime alors ses concurrents directs en les rachetant un bon prix et diversifie ses implantations puis pour ne plus dépendre des chemins de fer, construit ses propres pipelines. En 1879, il a réussi à contrôler 95 % des raffineries. C’est alors qu’en 1882, il fait remettre les actions des 77 compagnies pétrolières associées à la sienne à neuf « personnes de confiance » (trustees) qui vont gérer les intérêts du groupe. Le trust qui est la conséquence de la concurrence, ne l’élimine pas puisqu’il ne constitue pas un monopole mais une très grosse entreprise qui laisse la possibilité à d’autres aussi grosses d’exister et de se constituer parallèlement à elle. Le propriétaire conserve la propriété qu’il confie à un administrateur qui rend des comptes et reçoit en contrepartie des actions du trust. L’indépendance respective de chaque société initiale a seulement disparue et toute l’industrie du pétrole est ainsi administrée par la Standard Oil Trust qui raffine 90 % du pétrole des États-Unis. Déclaré illégal en 1892 par la cour suprême de l’Ohio, le trust s’installe dans le New Jersey dont la législation est plus souple et devient en 1899 un holding qui prend le nom de Standard Oil of New Jersey jusqu’à la date de sa dissolution en 1911. Rockfeller fit école. Le désir de contrôler le marché en expansion en limitant les fluctuations de prix et en s’assurant le produit maximum fut partagé par d’autres. Son exemple fut imité par Andrew Carnegie, le « roi de l’acier ». Il existe deux formes de concentration : la verticale qui exerce un monopole sur l’ensemble des opérations de la matière première au produit fini et l’horizontale qui n’exerce son monopole que sur un stade transformation. L’entreprise de Carnegie est un trust vertical puisqu’il contrôle mines de charbon et de fer, hauts-fourneaux et laminoirs mais dispose aussi d’une flotte de cargos, d’un port et de voies ferrées. Puis, lorsqu’il se retire, le vieux Carnegie décide de vendre et de se regrouper dans une nouvelle organisation. C’est la naissance en 1901 de la United State Steel Corporation, la première firme au monde à disposer d’un capital supérieur à 1 milliard de dollars. Y sont mêlées Rockfeller et la banque JP Morgan.
Le mouvement des fusions est freiné par la conjoncture défavorable mais il reprend de plus belle à partir de 1896 et ce malgré les tentatives de contrôle telle la loi Sherman antitrust de 1890. Plus de 2500 entreprises disparaissent ainsi par fusion au tournant du siècle. Theodor Roosevelt s’attaqua à quelques trusts en 1903 et créa au ministère du commerce un bureau des corporations pour surveiller les fusions de près. Il y aura 19 poursuites qui conduiront notamment la dissolution en 1911 de la Standard Oil of New Jersey et de l’American Tobacco Company. Mais dans l’ensemble on peut dire que toutes ces actions furent pratiquement sans effet.
Après leur interdiction théorique, les trusts sont en réalité devenus des holdings, de sociétés financières regroupant d’autres sociétés industrielles ou commerciales. JP Morgan administre ainsi 65 % de la production de fer et d’acier. Ce que l’on a souvent appelé le « trust de l’acier » a commencé par être un holding comprenant une société produisant le tiers des rails, la Federal Steel Company, le groupe financier de la banque Morgan qui reprenait la National Steel productrice de billettes et la National Tube productrice de tuyaux de fonte ainsi que le groupe Moore qui regroupait des compagnies produisant 90 % du fer blanc et 85 % des fils de fer. C’est ce groupe qui entre ensuite dans la société de Carnegie, mais dans ces opérations de consolidation, ceux qui ont un rôle essentiel, ce sont bien les financiers. Le banquier Morgan est célèbre pour l’acier, mais on peut aussi citer le juge Moore pour le fer blanc une courtier Dill pour le cuivre.
Les plus grosses fortunes s’établissent dans les mines( les Guggenheim font fortune dans le cuivre par exemple) le secteur du bois, le pétrole, la sidérurgie, la conserve de viande, le sucre, le tabac et naturellement le chemin de fer, avec Vanderbilt ou Georges Pullman. Le revenu annuel de Carnegie en fin de carrière dépasse 12 000 000 1/2 de dollars, le roi de l’acier laisse 1000 millions de dollars à sa mort en 1919 ; Rockfeller réussit à amasser 500 millions de dollars tandis que Thomas Woodrow Wilson, le célèbre professeur de sciences politiques de Princeton et futur président des États-Unis touche un salaire annuel de 3000 $ en 1897. La période de 1890 à 1914 est bien « l’ère des titans ». C’est aussi le temps de la naissance du mythe du self-made-man, parti de rien mais qui arrive au comble de la fortune à condition de travailler dur et savoir tirer parti des opportunités. La biographie de Carnegie, ce pauvre immigrant écossais arrivé très jeune aux États-Unis en 1848, fournit une excellente illustration de ce succès. Certains de ces titans s’illustrent par leur manque de scrupules pour certains d’honnêteté. Beaucoup se comportent comme de nouveaux riches, étalent leur richesse en donnant des réceptions fastueuses dans leurs luxueuses demeure de la Cinquième avenue à New York ou de Michigan avenue de Chicago. Mais certains se sentent investis d’une mission. Carnegie, Ford, Rockfeller ont des principes, se veulent exemplaires, pensent que l’homme riche a des devoirs. Ils s’investissent dans des actions de charité et s’adonnent au mécénat. Le financement philanthropique de nombre d’institutions universitaires date de cette époque. Cependant, en dehors des exceptions qui ont permis de créer la légende, la plupart des patrons et des capitaines d’industrie sont issus de bonnes familles et ont bénéficié de la reproduction sociale dans ce pays qui, en 1890, compte 63 millions d’habitants, où on dénombre 4000 millionnaires et on estime que 125000 Américains possèdent la moitié de la richesse nationale. La philosophie dominante est bien exprimée par certains de ces patrons d’industrie qui sont écrivain à leurs heures. Rockfeller a écrit ses mémoires (Random Reminiscenses) publiés en 1909, l’ouvrage de Carnegie L’Évangile de la richesse qui sort en 1897 est un succès de librairie (300 000 exemplaires) ; son œuvre reflète l’esprit de l’époque influencée par le darwinisme social exprimé par Herbert Spencer. Reprenant les recherches de Darwin sur le monde animal, le philosophe anglais considère que la vie est un combat. La sélection naturelle s’applique au monde socio-économique qui voit triompher les forts et disparaître les faibles, la récompense des meilleurs se traduisant par la richesse. Le capitalisme sauvage et l’esprit de l’entreprise génèrent fierté et optimisme. On prendra pour preuve l’immense popularité de Horatio Alger ce prolifique pasteur de New York qui conforte le mythe du succès en vantant les miracles de l’ascension sociale. Lorsqu’il meurt en 1899, il a publié 119 livres, des best-sellers aux titres évocateurs : La gloire et la fortune, Un simple petit Irlandais, Le petit télégraphiste. Tous ces ouvrages véhiculent le même message édifiant : la vertu, le travail conduisent des haillons à la richesse (from rags to riches) et confèrent le bonheur.
- Les premiers signes de l’émancipation culturelle face à l’Europe
« Qui lit un livre américain ? » pouvait interroger l’amiral britannique Sidney Smith en 1825 avec condescendance. L’histoire de la culture américaine est celle d’une longue, difficile et incomplète émancipation vis-à-vis du modèle culturel européen : tandis qu’au XVIIIe siècle, les références culturelles sont exclusivement européennes, pour ne pas dire anglaises et plus précisément londoniennes, le XIXe siècle voit apparaître des genres culturels nouveaux notamment à travers la culture populaire qui va acquérir peu à peu ses lettres de noblesse pour forger une culture américaine authentique, même si le complexe d’infériorité survivra longtemps.
- Le complexe d’infériorité
Concernant les formes classiques de la culture – ce que d’aucuns appellent « l’art savant » –, le modèle européen garde un prestige qu’il ne perdra (et encore) qu’après la seconde guerre mondiale. Au début du XIXe siècle, ce modèle est d’abord londonien. Les planteurs du Sud, désireux de reproduire le modèle aristocratique anglais, se rendent à Londres et c’est là qu’ils font peindre leur portrait. Ainsi, la succession des grands styles européens peut être observée en Amérique et le néoclassicisme qui triomphe alors de manière internationale permet pour la première fois à des artistes américains de tenir les premiers rôles, mais au prix de l’expatriation. Ainsi Benjamin West (1738-1820), originaire de Pennsylvanie est le premier Américain qui va étudier à Rome où il séjourne trois ans, puis s’installe à Londres où il rencontre un succès important. Mais faut-il considérer West comme un peintre américain alors qu’il ne revint jamais dans l’Amérique qu’il avait quittée à 22 ans, même s’il ne cacha jamais ses sympathies pour ses compatriotes Insurgents, ni ses convictions de quaker anti esclavagiste. La remarque vaut aussi pour John Copley, originaire de Boston qui reproduit le même parcours : Italie, puis Londres. Plus intéressant pour nous est le cas de John Trumbull (1756-1 843) qui n’eut de cesse de retourner aux États-Unis, s’efforçant d’y acculturer les traditions de peinture d’histoire qu’il avait apprise auprès de West et de David, lors de ses nombreux séjours en Europe. Ainsi, en 1817, année où il fonde l’académie américaine des Beaux-Arts à New York, il peint, pour la rotonde du Capitole de Washington, quatre épisodes de la guerre d’indépendance.
Mais dans ces premières décennies du XIXe siècle, le pays est dépourvu de grands artistes autochtones, à l’exception peut-être de Gilbert Stuart auteur de nombreux portraits de Washington et de Thomas Cole qui, à travers le mouvement qu’on a appelé l’école de l’Hudson (Hudson River School) est le fondateur de l’école paysagiste américaine, que l’on peut considérer comme le premier courant émancipé de l’histoire picturale des EU.
- L’émergence d’une culture propre
- La naissance d’une littérature américaine
« C’est sur nos propres pieds que nous marcherons, c’est avec nos propres mains que nous travaillerons, ce sont nos propres idées que nous exprimerons… Une nation d’hommes existera pour la première fois, parce que chacun se croit inspiré par l’âme divine, qui inspire aussi tous les hommes ». Voilà ce qu’on peut lire sous la plume de Ralph Emerson, dans son essai intitulé Nature, considéré souvent comme l’ouvrage à partir duquel le transcendantalisme devient un courant culturel majeur (1836). Qu’est-ce que le transcendantalisme ? C’est un courant philosophique qui se rapproche de l’idéalisme allemand et d’un spiritualisme mystique, même si ses fondateurs ignorent à peu près tout de la pensée kantienne. Il est en fait une forme de romantisme tardif, avec une croyance dans la bonté naturelle de l’homme et les bienfaits de la vie au contact de la nature. L’année suivante, il publie son American Scholar Adress, qui est un véritable plaidoyer pour les lettres et les arts américains, une Déclaration d’Indépendance pour la République des lettres. C’est encore lui qui publie en 1841 un essai intitulé ‘La confiance en soi » (Self-Reliance) où il définit le caractère de l’Américain nouveau, le « Yankee » qui s’est forgé au contact de l’Ouest.
Outre Emerson, les grandes figures en sont, entre autres, Henry David Thureau, infatigable militant de la cause antiesclavagiste et auteur de Walden, qui célèbre la vie dans les bois et les cabanes, James Fenimore Cooper (1789-1851), l’auteur du Dernier des Mohicans (1826), Herman Melville (1819-1891), qui publie Moby Dick en 1851, qui connut un succès limité alors, mais fut redécouvert dans les années trente et considéré depuis lors comme un des chefs-d’œuvre majeurs de la littérature américaine.
L’histoire nationale se forge aussi à ce moment-là, avec le premier volume de L’Histoire des États-Unis de George Bancroft (1800-1891), tandis que le Dictionnaire de Daniel Webster produit une sorte de charte de la langue américaine. Avec un léger décalage chronologique, les États-Unis connaissent la même entreprise de construction d’une identité nationale que les nations d’Europe, à travers la langue, l’histoire, les mythes, le folklore.
-
- L’émancipation de la peinture américaine
Si Cole, évoqué supra, utilise des procédés éprouvés de composition (tronc d’arbre mort au premier plan), ses vues se veulent authentiquement américaines : à partir de 1825, il se rend « sur le motif » pour y faire des relevés préliminaires et surtout il donne à ses tableaux une ampleur qui n’a plus rien à voir avec les modèles italiens et traduit l’admiration ou parfois l’effroi devant l’immensité et la puissance de la nature.
Ainsi, avec l’école de l’Hudson et le courant qu’on dénommera plus tard le luminisme, le paysage s’affirme comme le genre pictural par excellence aux EU, éclipsant durablement le portrait (jusqu’à la fin du siècle, lorsque la haute société de l’âge doré le remet en honneur, à Boston ou New York). Surtout, c’est le genre qui correspond à la mentalité d’un pays désormais sûr de lui et dominateur, persuadé de qa destinée manifeste (la concordance chronologique est frappante), mêlant concept jacksonien d’expansionnisme et croyance dans la beauté de la nature.
Il est intéressant de constater que la peinture de personnages connait la même évolution : quand George Caleb Bingham (1811-1879) peint ses Trappeurs descendant le Missouri en 1845, il s’enracine dans un sujet qui se veut authentiquement américain et tourne le dos à l’Europe et à ses influences.
On ne peut pas faire les mêmes constats concernant la sculpture ou l’architecture : concernant l’architecture, elle est marquée par les mêmes courants néos qu’en Europe : après le néo-clacissisme, le néo-grec, le néo-égyptien, sans oublier le néo-gothique. Quant à la sculpture, elle se limite essentiellement aux pierres tombales.
En fait, c’est davantage par la culture populaire et le folklore que va se forger une culture américaine originale, comme le montre dans le domaine de la sculpture les fameuses figures d’Indiens en bois sculpté servant d’enseignes aux cigar stores.
-
- Le rôle du folklore et de la culture populaire
La culture populaire que les Américains désignent sous le nom de folk culture ne se confond pas avec la littérature populaire. Le folklore américain représente un patrimoine de traditions populaires de nature essentiellement orale, rituelle ou gestuelle. Ce substrat culturel comporte à la fois des éléments verbaux et non verbaux : arts populaires, coutumes, musique et danse constituent l’essentiel de ce non verbal.
Enracinés dans un terroir ou transplantés au gré des mouvements de population, les récits, mythes et légendes ont unifié par la mémoire les expériences de populations hétéroclites. Récits et chansons traduisent cet esprit populaire qui anima les pionniers, aventuriers, chercheurs d’or, prédicateurs itinérants, colporteurs ou charlatans, immigrants d’Europe orientale et d’Asie, self-made-man de l’ère industrielle ou transfuges clandestins.
Originalité de la culture américaine : si, en Europe, le folklore révèle les survivances de sociétés agraires, on s’intéresse ici non seulement aux traditions ancestrales, mais aussi à l’évolution contemporaine des mentalités. Héritiers d’une histoire relativement brève par rapport aux Européens, les Américains revivifient constamment les lieux de mémoire en les marquant d’une nouvelle authenticité.
Mais surtout, les écrivains n’hésitent pas intégrer dans leurs œuvres de nombreux éléments folkloriques : les livres de Herman Melville ou de Mark Twain fourmillent d’anecdotes, de contes, d’histoires drôles…
Beaucoup d’observateurs ont relaté des épisodes pittoresques de leur voyage au Far-West au cours du XIXe siècle. Ils ont vu les cow-boys frustrés de lecture qui mémorisent les indications figurant sur les étiquettes de boîtes de conserve et qui les récitent par jeu. Mais la frontière réussit mieux à l’homme d’action qu’au contemplatif et la dissémination des populations atomise la société en ranchs isolés et nuit le plus souvent à l’éclosion d’une communauté intellectuelle, faute de contacts et de dialogues soutenus. Loin du Middle-West, l’écrivain ou le peintre souffre du dédain d’éleveurs et d’agriculteurs plus enclins à louer le sens pratique que l’aptitude aux spéculations philosophiques. On célèbre Davy Crockett et on y considère parfois qu’« Un champ bien labouré recèle plus de beauté qu’un tableau de Raphaël ». Quand, vers 1820, James Fenimore Cooper commence grande saga de Bas de cuir, de nombreux écrits illustrent ce courant fait à la fois de messianisme et de primitivisme.
La culture de l’Ouest s’infléchit vers une forme d’anti-intellectualisme sur fond d’utilitarisme et se rebelle ainsi contre les effets du romantisme tandis que le sentimentalisme trouve refuge dans les magazines féminins. L’humour de la frontière se nourrit de personnages hauts en couleur : rustauds, chasseurs fanfarons, ivrognes déchaînés, charlatans, colporteurs véreux, avocats marrons ou spéculateurs fonciers. Ses personnages incarnent l’énergie brutale, la mauvaise foi impénitente et l’inaltérable instinct de survie d’un nouvel Adam émergeant des bois. Des années 1830 à la guerre de Sécession, les almanachs mettent en scène Davy Crockett dans des contes humoristiques et grotesques. Il symbolise le pionnier tout-puissant qui vient à bout des animaux sauvages et des Amérindiens. Son image se transforme en celle d’un ambassadeur de la destinée manifeste qu’il n’a jamais été, le personnage historique D. Crockett s’opposant au chef de son parti et à la déportation des Amérindiens. À la fin du XIXe siècle, Davy Crockett est le héros d’une pièce de théâtre jouée au moins 2 000 fois aux États-Unis et au Royaume-Uni, avant que le cinéma ne prenne le relais.
Mais cette tendance sera vraiment incarnée par Mark Twain, archétype de l’écrivain désormais libéré des contraintes littéraires de l’Europe.
Après 1890, la frontière appartient désormais au culturel. La mode est désormais aux tableaux épiques de la conquête de l’ère des pionniers. Mais ce qui reste remarquable, c’est le mélange des deux niveaux de culture, populaire et élitiste : alors que la première est haute en couleur, souvent humoristique ou au contraire exagérément larmoyante, volontiers vulgaire, la culture de l’élite se veut idéaliste et visionnaire, ais ces deux cultures se rencontrent dans les goûts de la classe moyenne et les barrières sont floues tant dans les aspects sociaux que dans les genres culturels : le fermier côtoie la maîtresse d’école, le roi du cirque Barnum (Philéas Taylor Barnum, 1810-1891), qui se définit comme un charlatan et dont la recette de la réussite tient selon lui dans cette maxime : « There’s a sucker born every minute » Il y a un naïf qui vient au monde chaque minute) finance la chanteuse d’opéra Jenny Lind, le « rossignol suédois » (tournée triomphale de 93 concerts à travers les EU en 1850), les « barons voleurs », self made men parvenus, tels Rockefeller ou Carnegie financent des bibliothèques publiques, des salles de concert et des musées d’art : Carnegie Hall de New York, mais aussi 2500 Carnegie librairies (bibliothèques publiques), des écoles, des universités, des fondations…
Conclusion :
Des années 1820 aux années 1890, quel chemin parcouru ! Le pays qui ne se voyait au mieux pas plus qu’une puissance régionale au début de notre période se rêve un destin sur la scène mondiale. Il faudra réfléchir à cette orientation spectaculaire de la fin des années 90 (changement de cap aberrant ou suite logique d’une politique enracinée en amont), mais ce qui est certain, c’est que le 19e siècle a correspondu pour les États-Unis à un moment d’affirmation tel que le pays compte désormais. Le contraste est saisissant entre cette nation marquée par un complexe d’infériorité vis-à-vis de l’Europe et celle qui invente une culture originale et n’a plus peur d’affirmer sa singularité, voire son originalité. C’est aussi sa réussite économique éclatante au tournant du siècle qui lui donne cette confiance.
C’est aussi une continuité qui s’affirme : c’est petit à petit que les États-Unis se sont constitués comme une puissance susceptible de peser dans le jeu mondial sur le plan économique et culturel : si on a pu croire que la guerre de Sécession constituait une rupture, c’est parce que les années antérieures forment une période de décollage (take off) et que les années qui suivirent le conflit marquent une affirmation de la puissance, jusqu’au rayonnement qui caractérise la fin du siècle.
En 1900, les conditions économiques et culturelles sont réunies pour l’ouverture du « siècle américain ».
Vous trouverez dans le texte ci-dessous une reprise des idées développées précédemment, appuyées sur quelques illustrations.
De Davy Crockett à Buffalo Bill, de la chanson à la peinture, des magazines au théâtre et à plein d’autres choses encore.
Cette version d’Oh Susanna, la chanson peut-être la plus populaire aux Etats-Unis dans la seconde moitié du XIXe siècle, en est l’un des nombreux avatars ici lié à la découverte de l’or dans une Californie tout juste conquise sur le Mexique et qui a amené dans ce nouveau territoire américain autour de 80 000 aventuriers. A l’origine, le texte composé en 1848 par Stephen Collins Foster, était une « chanson du ménestrel » ou Minstrel. Il s’agissait de spectacles avec chansons, danses, musiques, pièces bouffonnes, dont le but était de se moquer et caricaturer de façon extrêmement lourde et chargée, les Noirs. Foster, sous contrat avec les Christy Minstrel, s’est obstiné à en transformer le répertoire pour en éliminer la charge raciale, tout en étant le premier Américain à construire une carrière de chanteur.
Dans la version originale de Foster, le locuteur partait de l’Alabama vers la Nouvelle Orleans et le washplan (planche à laver) était un banjo. La « version californienne » est véritablement devenue l’hymne des chercheurs d’or en Californie. Pour la musique : la version de Dan Hornsby (1927 = encore dans le programme !) :
https://www.youtube.com/watch?v=xAdc1n44RDY
Tout cela pour introduire l’idée que l’idéologie du continentalisme n’aurait pu avoir d’écho dans l’opinion publique américaine sans être véhiculée par un certain nombre de vecteurs culturels qui l’ont portée tout au long de la période qui court à partir de la doctrine Monroe. Plutôt que d’envisager ces vecteurs les uns à la suite des autres, nous verrons quelles thématiques les animent, successivement :
- Un continent et une nature sauvages destinés à être civilisés et la mythification d’un mode de vie spécifique à la Frontière, cet espace qui transforme un individu ordinaire en un Américain.
- l’exaltation des héros de cette entreprise, qu’ils soient des archétypes ou qu’ils aient été des personnages réels.
A – Un continent et une nature sauvage en cours de civilisation : l’Ouest comme la matrice d’où naît l’Américain
Le continent sauvage, c’est d’abord l’affaire de la littérature et c’est d’abord la région des Grands-Lacs et le nord des Appalaches, autour du Lac Champlain. James Fenimore Cooper commence en 1823 précisément son cycle des Histoires de Bas-de-Cuir – dont le deuxième ouvrage, Le Dernier des Mohicans, aura la postérité la plus profonde, y compris en Europe, y compris pour Victor Hugo ou pour Flaubert. Cooper y dépeint une Amérique que se disputent Anglais (le colonel Monro) et Français (Montcalm), où les Indiens se divisent entre ces deux camps et où Œil-de-Faucon, le héros, est un Blanc élevé par les Indiens. Le sens de l’action, un monde où les Blancs sont globalement mauvais car Anglais ou Français mais où les colons luttent pour construire leur avenir comme celui d’un peuple américain qui s’ignore encore et où les Indiens, inéluctablement feront place à la civilisation : Œil-de-Faucon est déjà l’incarnation du pionnier qui vit comme la nature, qui n’a plus rien d’Européen mais qui n’est pas un Indien : il est déjà un Américain, cet homme nouveau forgé sur la Frontière par le contact avec la nature (les Indiens étant une composante comme une autre de la nature).
Mais c’est la peinture avec la Hudson River School, dont le fondateur est Thomas Cole, qui traduit le mieux « l’admiration ou parfois l’effroi devant l’immensité et la puissance de la nature . Thomas Cole incarne la première phase de cette école picturale, romantique, avec une accentuation des contrastes de lumières qui fait qu’on a parlé de luminisme. Jean Kempf (p. 63) montre en quoi The Oxbow (Le Méandre) qui date de 1836, incarne la Frontière, c’est-à-dire cet espace où s’opère le passage de la sauvagerie à la civilisation
The Oxbow. View from Mount Holyoke, Northampton, Massachusetts, after a Thunderstorm. 1836. 130,8 x 193 cm. Metropolitan Museum of Art.
- Je reproduis ce qu’écrit Kempf : [Jean Kempf, Une histoire culturelle des Etats-Unis, Collection U, 2015].
Une deuxième phase de la Hudson River School commence avant la guerre de Sécession avec deux figures de proue dont les œuvres aujourd’hui sont visibles au Congrès et dans le Bureau ovale à la Maison-Blanche : Albert Bierstadt et Thomas Moran.
Bierstadt, peintre américain né en Allemagne (où il est retourné faire ses études), accompagne en 1859 une expédition dans les Rocheuses (dans l’actuel Wyoming), financée par le Congrès et dirigée par le colonel Frederick Lander, arpenteur pour le compte de l’Etat américain. Il y peint un bon nombre d’esquisses retravaillées ensuite. Le tableau intitulé The Rocky Mountains, Lander’s Peak, achevé en 1863, montre un paysage dont le personnage principal est un sommet, spectaculaire, sauvage, que Bierstadt a baptisé du nom du colonel Lander, mort l’année précédente dans la guerre civile.
Philippe Descola a consacré, en 2012, l’ouverture de sa série de cours au Collège de France (Les Formes du paysage) à ce tableau.
Descola insiste sur deux choses :
- Tout d’abord le caractère archétypal de cette peinture. Le tableau a peu de ressemblance avec les formes plus douces de la montagne telle qu’elle est en réalité. Le jeune Bierstadt semble avoir été fasciné par le Cervin en Suisse et on en retrouve la silhouette dans maints tableaux du même auteur. De même, on chercherait en vain la coulée glaciaire sur le flanc droit ainsi que la falaise et sa cascade qui se déverse dans le lac. Cf. deux autres tableaux ci-dessous pour s’en convaincre où l’on retrouve et l’imitation du Cervin, et la cascade.
- Bierstadt exalte le wilderness, « l’enceinte sacrée de la nature avant que les humains n’y soient entrés », dit Descola. On pénètre avec Bierstadt dans la création divine. Il s’agit de montrer, en particulier depuis la guerre de Sécession, la grandeur d’une nature sans les humains. Les Indiens et leur campement étant à cet égard une composante parmi d’autres de la nature sauvage.
Albert Bierstadt – The Rocky Mountains, Lander’s Peak, 1863
Metropolitan Museum of Art
On comprend que l’écho de cette école picturale ait été fondamental dans la construction étatique d’un imaginaire de l’Ouest à l’est et parmi les élites cultivées (d’où les achats des œuvres par le Congrès). Pour autant, cela a-t-il été suffisant pour construire un imaginaire populaire de l’Ouest ? Ce qui est certain, c’est que très vite, d’innombrables copies du Lander’s Peak de Bierstadt ont circulé, des milliers ont été recensées, sous forme de lithographies à bas prix, témoignant de leur forte popularité :
« The Rocky Mountains », estampe d’après Albert Bierstadt, XIXe siècle (n° d’inv. MNM.2009.07.01)
Musées d’Art et d’Histoire de La Rochelle
http://www.alienor.org/publications/curtis/projet.php
Photographie XIXe siècle. M0827_2009-7-1. Musée du Nouveau Monde (La Rochelle)
http://www.alienor.org/collections-des-musees/fiche-documentation-134182-m0827-2009-7-1
Autres paysages de Bierstadt avec les mêmes archétypes :
L’imitation du Cervin, la cascade, le lac
Albert Bierstadt – Among the Sierra Nevada Mountains, California [1868]
Albert Bierstadt – Mount Corcoran [1876]
Il faut comprendre que cela fait écho à ce que Durafour appelle une « humeur pastorale », née à partir de l’expédition Lewis et Clark, « qui imprégnera toute la culture américaine à venir, voyant dans le territoire, la « terre vierge », le « jardin du monde ». Le sol américain devient ainsi le terminus ad quem de l’histoire des hommes, comme un retour à l’Éden perdu, une espèce de « terre promise » qui justifiera, en grande partie, le génocide indien, la contrée étant perçue en quelque sorte comme un dû théologique ».
Ce pastoralisme ambiant qui frise le rousseauisme et le primitivisme chez ceux qui idéalisent la nature par peur du progrès, est transformé dans les années 1830 par le transcendantalisme. On rattache à ce courant philosophique et littéraire des auteurs comme Ralph Waldo Emerson (Nature, 1836), Henry David Thoreau (Walden ou la vie dans les bois, 1854), Walt Whitman (Feuilles d’herbe, 1855). Ces auteurs, non hostiles au progrès (notamment technologique) font de la nature à la fois une référence morale et un matériau que l’homme doit modeler. Le point de rencontre entre l’homme et la nature, c’est la Frontière. Pour les transcendantalistes, la Frontière qui avance ne réduit pas la nature. Ce qui importe, c’est le mouvement : plus la civilisation avance, plus il reste de terres à parcourir. L’influence sur Turner saute aux yeux et dans cette perspective, la fermeture de la Frontière en 1890 apparait comme un non-sens.
B – L’exaltation de l’homme de l’Ouest, figure héroïsée de la nation américaine
Biblio :
- François Weil, « La ballade de Davy Crockett », L’Histoire, n° 325, novembre 2007.
- Jacques Portes, Histoire et cinéma aux Etats-Unis, Documentation photographique, n° 8028, août 2002.
Le héros de l’Ouest, dans un mouvement qui va d’est en ouest, caractérisé par le processus de civilisation d’un continent destiné au peuple américain, se présente sous trois formes appelées à se succéder :
- L’éclaireur (trappeur, explorateur, chasseur de primes, hors-la-loi) qui se confronte à la nature sauvage, aux Indiens (c’est la même chose, dans cette logique). Est-il vraiment un héros ? Nécessaire en tant qu’initiateur de la conquête, la nécessité de se fondre dans l’ordre naturel ou de s’affranchir de la loi, fait qu’il bascule souvent vers le côté obscur : il s’animalise ou devient un
- Le pionnier qui va mettre en valeur la terre (défricheur, rancher, fermier, chercheur d’or, constructeur de chemin de fer, mineur) : il entame le processus de civilisation sur la Frontière et devient par l’alchimie de ce processus, un Américain. C’est lui le véritable héros. Le sheriff, élu par ses concitoyens, relève également de ce groupe, tout comme le militaire.
- Le garant de la loi (marshal, avocat, entrepreneur, juriste, élu à la Chambre des Représentants) : il pacifie, préalable nécessaire au processus qui transformera un jour le territoire qu’est la Frontière en un Etat de l’Union. C’est Pat Garrett ou Wyatt Earp.
Le film de John Ford sorti en 1962, L’Homme qui tua Liberty Valance, place dans une même intrigue ces trois archétypes qu’incarnent (dans l’ordre) Lee Marvin, John Wayne et James Stewart. Et que Ford ait confié le rôle du fermier, du pionnier, à John Wayne, s’inscrit bien dans cette idée que le héros américain par excellence, c’est lui (John Wayne ainsi que son archétype).
La promotion du héros de la conquête type pionnier est assurée par de multiples canaux, à commencer par les almanachs, qui fleurissent à partir des années 1830 jusqu’à la guerre de Sécession. On y trouve tout ce qu’il faut dans un almanach (éphémérides, calendrier des semis, des récoltes, conseils techniques…) et des histoires drôles, des récits farfelus. François Weil dans son article de L’Histoire (« La ballade de Davy Crockett », n° 325, novembre 2007) s’intéresse à ceux qui mettent en récit le personnage de Davy Crockett :
« Après sa mort en 1836, le colonel David Crockett devient un personnage de fiction désormais familièrement surnommé « Davy », figure tantôt héroïco-comique, tantôt héroïco-sentimentale. Entre les années 1830 et la guerre de Sécession 1861-1865, ce « Crockett » est le protagoniste de récits publiés dans une cinquantaine d’almanachs comiques qui véhiculent sa légende.
Ces récits mélangent les références au folklore, les épisodes tirés de la vie du Crockett historique et l’imaginaire de l’Ouest de leurs auteurs : le tout, forme un genre littéraire particulier, le conte grotesque, ou tall tale, fait d’exagération et d’humour bouffon. On y décrit par exemple « Davy » en train d’arracher la queue de la comète de Halley, d’assécher le golfe du Mexique en en buvant les eaux, de chevaucher un alligator dans les chutes du Niagara, ou de réchauffer la terre gelée ; il combat l’ours, parle aux animaux, et ne cesse de fanfaronner. La vision de l’Ouest et de la Frontière est marquée par la tension entre l’homme et la nature : c’est par la violence que Crockett parvient à dominer cette dernière ».
Après la guerre de Sécession, cette littérature nationaliste, raciste, vulgaire (selon Weil) devient trop nationaliste pour le Sud et trop sudiste pour le Nord. Mais Crockett poursuit sa carrière de personnage héros, au théâtre, dans un mélodrame sentimental (Davy Crockett ou Soyez sûr d’avoir raison et allez-y, de Frank Murdock et Frank Mayo) : au moins 2 000 représentations entre 1872 et 1896, aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne.
A partir de 1860, un autre médiateur culturel prend le relais des almanachs dans la diffusion d’une culture de l’Ouest : les dime novels. C’est ce qu’on appelait, avant l’€, des romans « à 4 francs 6 sous », et aux Etats-Unis des « 5 and 10 cent weekly librairies », des « story papers » ou « thick books » (un dime est une pièce de 10 cents). Dans ces dime novels, on trouve des histoires en série rédigées en un temps record et imprimées sur du papier bon marché. On va y trouver les aventures du chasseur de bisons Buffalo Bill, « the
king of border men », de Kit Carson, éclaireur dans les Rocheuses et pendant la guerre contre le Mexique ; mais aussi des femmes comme Calamity Jane. Le tout premier dime novel date de 1860 : Maleaska, the Indian Wife of the White Hunter, publié par la firme Beadle & Adams, en 1860. Maintes fois réédités, ces récits et leur support étaient standardisés : une couverture dessinée, accrocheuse, puis le récit des aventures des pionniers de l’Ouest ou des « garçons vachers » (cow-boys) menacés par les Indiens (Sioux, Apaches), les outlaws, les hommes d’affaires véreux, etc. Les hommes ordinaires, sur la côte Est (de New York, de Boston) dévoraient cela avec passion : standardisés et rédigés avec une logique industrielle de fidélisation : format uniforme d’une centaine de pages, situations répétitives, violence exponentielle, retournements sensationnels.
Page de couverture de The fighting trapper or Kit Carson to the rescue. A tale of wild life on the plains d’Edward S. Ellis, New York : Frank Starr and Co., 1874
Certains auteurs, afin de renouveler le stock d’histoires à raconter, pouvaient aller dans l’Ouest en quête de personnages et d’anecdotes (Clint Eastwood, dans Impitoyable, montre un de ces auteurs qui se veut le « biographe » d’un chasseur de primes, English Bob (incarné par Richard Harris) ce qui fascine le sheriff véreux, Little Big Daggett (incarné Gene Hackman) qui veut lui aussi être le héros d’un dime et ainsi devenir une légende de l’Ouest.
Un homme apparait assez singulier dans la promotion culturelle de l’Ouest : Frederic Remington. Cet artiste, qui a étudié l’art à Yale, commence à l’âge de 20 ans à faire de brefs séjours dans l’Ouest, dès 1880, et publie ses peintures, ses croquis et ses dessins dans Harper’s Magazine (une revue newyorkaise née en 1850 qui traite de littérature, de politique, et de culture) et acquiert ainsi une renommée mondiale. Il est certainement le dessinateur qui a le plus fait pour faire connaître l’Ouest, à l’étranger. Il réalise en 1895 la première d’une série de sculptures en bronze, The Bronco Buster, qui va incarner définitivement dans le monde le personnage du cow-boy.
Frederic Remington, The Bronco Buster, 1895. Sculpture en bronze réalisée en 300 exemplaires originaux dont l’un a été acquis par Theodore Roosevelt pour le Bureau Ovale de la Maison-Blanche
Buffalo Bill est certainement le médiateur culturel le plus important dans la promotion de l’Ouest (donc dans la légitimation de l’idéologie du continentalisme) aux Etats-Unis et en Europe. Il a choisi de construire lui-même sa légende sans en laisser le soin à d’autres et dans des formes alors inédites.
William Frederick Cody, excellent cavalier, commence en 1860 sa vie aventureuse à l’âge de 14 ans : d’abord comme courrier postal (poney-express-rider) puis conducteur de convois dans les Grandes Plaines ; éclaireur et guide au 5e de cavalerie dans les guerres indiennes ; il est chargé d’approvisionner en viande (bisons) la construction de l’Union Pacific ; il est chargé de missions de renseignement et de transport de courriers en zones indiennes pendant la guerre de Sécession ; il poursuit ensuite ses missions d’éclaireur (pour Custer en 1867) et de chasseur de bison (3 000 bisons abattus en 1867 pour la Kansas Pacific Railways). C’est un homme de « contact », qui sait obtenir l’estime des généraux, de certains Indiens, des ouvriers du chemin de fer, de ses ennemis. On lui confie le soin de s’occuper de visiteurs célèbres comme le Grand-duc Alexis de Russie venu chasser le bison. Et avec tout ça, il n’a que 26 ans quand il décide en 1872 de tout arrêter pour faire du spectacle !
De 1872 à 1882, il mène une petite compagnie où se mêlent cow-boys, Indiens et chevaux dans un format proche du cirque. En 1882, il introduit des éléments plus ambitieux : chasse au bison, duels avec tireurs expérimentés et même des chefs indiens prestigieux (comme Sitting Bull, en 1885, pour 50 $ par semaine) : le Buffalo Bill’s Wild West Show est né. Il installe son spectacle à Paris pendant sept mois pour l’exposition universelle de 1889 avant de commencer une tournée en France, en Belgique et en Angleterre : le succès est considérable.
La deuxième tournée européenne dure 4 ans, de 1902 à 1906 : L’Angleterre puis 113 villes françaises (3 millions de personnes pour le spectacle au pied de la Tour Eiffel, et 12 jours à Marseille, 2 à Nîmes, Avignon, Sète, Béziers) pour terminer par l’Italie. Attaques d’Indiens, incendie d’une cabane de trappeurs, manœuvres de la cavalerie, chasse au bison, tirs de précision, courses de chevaux entre Indiens et cow-boys, et défilé final avec Buffalo Bill himself en tête. C’est du grand spectacle. Buffalo Bill a inventé le spectacle à grande échelle en extérieur. La logistique est monstrueuse : 700 participants et techniciens, 500 chevaux, 16 bateaux pour les traversées (Manche et Atlantique).
Pendant 33 ans, à la tête de son spectacle, Cody est parvenu à incarner la conquête de l’Ouest, sa civilisation (le Poney Express), l’imaginaire qui y est associé (costumes, chevaux, colts, Indiens, bisons et j’en passe) et à apporter tout cela aux quatre coins de l’Europe, créant à chaque fois l’évènement. Il a fait entrer en Europe ce qu’était l’imaginaire de l’Ouest, le mythe du Far West, avant que le cinéma ne prenne le relais.
[1] Voir B. 2.
[2] A l’exception d’un épisode libéral sous Wilson.
[3] Dans la marine, le tonneau est une unité de volume utilisée pour chiffrer les capacités intérieures d’un navire. C’est une unité internationale de jauge maritime qui vaut 100 pieds cubes soit 2,83168 mètres cubes
[4] 1856 est la 1ère année pour laquelle on bénéficie de statistiques par port.
[5] Holothurie.
[6]https://www.raremaps.com/gallery/detail/47604/Whale_Chart_By_MF_Maury_AM_Lieut_US_Navy_1851/Maury.html
[7] Voir leçon II.
[8] Voir B.
[9] Seules les importations d’armes et d’opium et les exportations de riz sont prohibées.
[10] Autochtone, fondé de pouvoir d’une firme étrangère, qui servait d’intermédiaire dans des opérations financières et marchandes entre les Européens/Américains et les autochtones en Asie du Sud-Est.
[11] Texte : https://en.wikisource.org/wiki/Treaty_of_Tien-Tsin_between_the_United_States_of_America_and_the_Empire_of_China
[12] La convention de Shangai, signée quelques mois plus tard permet d’ailleurs le libre trafic des stupéfiants !
[13] Du nom japonais shogun, dictateur militaire, dirigeant de facto le Japon.
[14] John Eperjesi, “The American Asiatic Association and the Imperialist Imaginary of the American Pacific”, Boundary 2, Volume 28, Number 1, Spring 2001, pp. 195-219.
[15] La marine de guerre des EU, US Navy, fondée par le Naval Act de 1794,est alors essentiellement composée de frégates et de corvettes (sloops) et ne compte pas de vaisseaux de ligne.
[16] CSS : Confederate States Ship.
[17] Walter G. Sharrow, “William Henry Seward and the Basis for American Empire, 1850-1860”, Pacific Historical Review, Vol. 36 No. 3, Aug. 1967, pp. 325-342.
[18] A. Sy-Wonyu, « jeux de miroir entre les EU et le Mexique à travers la vision de W. H. Seward », dans Images d’Amérique, les miroirs déformants de la politique étrangère, l’Harmattan, Paris, 2001, p. 19 à 29.
[19] Voir II.
[20] Les îles Midway est le seul atoll de tout l’archipel d’Hawaï qui ne fasse pas aujourd’hui partie de l’État américain d’Hawaï.
[21] Aujourd’hui Polynésie française.
[22] Il s’agit pour F. Cooper de critiquer ce qu’il considère comme les excès de la démocratie jacksonienne.
[23] Jeffrey A. Keith, “Civilization, Race, and the Japan Expedition’s Cultural Diplomacy, 1853–1854”, Diplomatic History (2011) 35 (2), pp. 179-202.
[24] PICKERING (C.), The Races of Man and Their Geographical Distribution, Londres, H.G. Bohn, 1851.
[25] Théorie selon laquelle les hommes descendraient d’ancêtres différents (le monogénisme est la théorie aujourd’hui reconnue par la communauté scientifique). Le polygénisme « scientifique », né au XVIIIe s., est à l’origine du racisme scientifique du XIXe s.
[26] MILLER (S. C.), The Unwelcome Immigrant: The American Image of the Chinese, 1785-1882, Berkeley, University of California Press, 1969.
[27] Samuel Hopkins (1721-1803), théologien congrégationaliste fonde en ce sens la Nouvelle Théologie, dont un mot-clef est la « bienfaisance désintéressée ».
[28] Aujourd’hui, il ne reste plus qu’un millier de locuteurs de l’hawaïen, inscrit par l’UNESCO sur la liste des langues en situation critique.